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C’est quoi un pays normal? Voilà peut-être une étrange question. S’il est une chose que la vie finit par nous apprendre, c’est à quel point il est difficile de faire entrer les personnes et les situations dans les mêmes petites cases. Il y a toujours quelque chose qui dépasse, quelque chose — ou quelqu’un — qui ne se plie pas exactement au moule. Peu importe comment nous imaginons la normalité, la diversité est toujours là pour nous surprendre — et pour nous faire douter.

Pourtant, nous avons besoin d’une carte et de points de repère. Nous en avons besoin pour naviguer des destinées autrement incertaines. C’est pourquoi nous tapissons notre univers de bornes qui définissent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ce qui est encouragé et ce qui est prohibé, ce qui préserve notre liberté et ce qui risque de nous la faire perdre. Des bornes culturelles, législatives, réglementaires — des bornes, en somme, qui dessinent les contours de la normalité.

Ces bornes peuvent être déplacées, mais pas trop souvent — et surtout pas sans préparation. À pas d’humain, il faut du temps pour rejoindre et apprivoiser les nouvelles frontières de la normalité.

C’est pour cela que, lorsque je réfléchis à la normalité d’une situation ou d’une trajectoire — appliquée à un collectif d’êtres humains, à un pays par exemple — je la conçois d’abord en termes de stabilité des règles et de prévisibilité des comportements.

Un pays « normal » n’est pas un pays où il devient impossible de prévoir de quoi demain sera fait, ni un pays où les règles du jeu sont constamment remises en question au gré de l’humeur de ceux qui ont la responsabilité de les fixer.

L’instabilité chronique ne figure donc pas parmi les caractéristiques des pays normaux, même si, dans leur quête naturelle d’un antidote à l’incertitude, les peuples trouvent souvent leur propre manière de reconstruire autrement une forme de stabilité.

L’exemple qui me vient spontanément à l’esprit pour illustrer cette reconstruction de la stabilité autrement est celui de l’Argentine. Habitués à l’inflation chronique, elle-même sujette à d’impressionnantes montagnes russes, les Argentins ont trouvé refuge dans la conversion immédiate en dollars américains de tout revenu gagné en monnaie nationale et non dépensé.

Il en est résulté une forme de dollarisation des esprits qui, à défaut d’avoir ramené une impression durable de normalité, a permis de réduire le coût individuel de l’instabilité collective.

Pendant un peu plus d’une décennie, d’avril 1991 à janvier 2002, les autorités ont même exploité cette dollarisation des esprits en adoptant une règle d’équivalence entre le peso et le dollar — la convertibilité — qui a, un temps, ramené l’inflation à des niveaux comparables à ceux observés dans les pays « normaux ».

Cette règle n’allait cependant pas survivre à une autre caractéristique de l’instabilité argentine : celle de ses finances publiques. L’épisode s’est ainsi conclu par une dévaluation et une énième répudiation de la dette du pays.

Je me souviens d’avoir, peu de temps après, interviewé à Buenos Aires un économiste et consultant influent du secteur privé qui décrivait cet épisode traumatique en termes de perte de normalité, tout en pariant sur le retour de l’Argentine au sein de ce qu’il appelait la famille des pays normaux. Je pense désormais à lui chaque fois que je me pose la question de ce qu’est un pays normal.

Malheureusement pour mon interlocuteur porteño, son pari d’un retour de l’Argentine au sein de la famille ainsi définie des pays normaux se fait toujours attendre près de vingt-cinq ans plus tard. La succession d’allers-retours en matière d’inflation, de gestion des finances publiques et de règles du jeu touchant le commerce et l’investissement ne s’est, depuis, jamais démentie.

Dans son incarnation la plus récente, cette histoire prend la forme d’un président, Javier Milei, dont l’image est indissociable de la scie mécanique qu’il exhibait en campagne. La formule s’est ensuite transposée au nord de l’hémisphère, dans les mains d’une autre tête d’affiche du tourbillon politique qui caractérise le monde actuel, Elon Musk.

Si la quête de normalité continue d’habiter les Argentins, la perte de normalité aux États-Unis au cours de la dernière décennie constituera, elle, la matière des livres d’histoire à venir.

Malgré le spectacle peu édifiant du premier mandat de Donald Trump, son retour convaincant après un intermède de quatre ans ne laisse plus de doute sur l’existence d’un changement d’époque. Il y a désormais un avant et un après.

Le pays dont la parole était respectée et les engagements crus s’efface à une vitesse vertigineuse, au profit d’un autre où le mensonge, les volte-face et le spectacle permanent finissent par tenir lieu de politique — au point de faire fuir les alliés d’hier. Une grandeur d’antan qui se mue peu à peu en isolement.

Beaucoup d’Américains ne reconnaissent plus eux-mêmes leur pays. Mais la parole est souvent plus libre à l’extérieur, là où le filtre du patriotisme n’impose pas la même retenue. La formule du sénateur français Claude Malhuret est sans doute la plus percutante : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi ; c’est le palais qui devient un cirque. »

On en conviendra : un pays normal n’est pas un cirque.

Les Américains attachés à la normalité de leur pays ont devant eux un devoir historique — un devoir qu’eux seuls auront la capacité d’honorer. Pour les alliés traditionnels des États-Unis, comme pour leurs adversaires, les paris sont forcément ouverts.

C’est peut-être une question de tempérament, mais ceux qui font le pari d’un retour à des États-Unis plus familiers sont loin d’avoir disparu. Ils projettent l’avenir à la manière de mon interlocuteur argentin, qui entrevoyait la réintégration de son pays au sein de la famille des pays normaux.

Ils ont peut-être raison. Mais pour ceux et celles qui portent la responsabilité de la destinée de leurs propres peuples, mon conseil serait autre : ne prenez aucun risque. Préparez-vous au pire et accueillez le meilleur s’il advient — en sachant toutefois que le meilleur pourrait ne pas durer. L’histoire nous l’enseigne.


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