Réflexions sur le nationalisme québécois à l’épreuve de la pluralité

Au Québec, le mot « nationalisme » conserve, pour beaucoup, une connotation largement positive. Dans ce contexte, s’en réclamer — ou à tout le moins ne pas trop s’en distancier — relève presque du passage obligé pour quiconque s’engage en politique à l’échelle provinciale. Certains en font le fondement même de leur engagement; la plupart s’en réclament, même lorsque leurs priorités sont ailleurs.
On est loin, à cet égard, de la formule choc que prononçait François Mitterrand devant le Parlement européen, à Strasbourg, le 17 janvier 1995 : « Le nationalisme, c’est la guerre. »
Bien sûr, ces propos doivent être situés dans leur contexte : celui d’une Europe marquée historiquement par les conflits issus des nationalismes, alors que la construction de l’Union européenne prenait un tournant décisif dans le sillage du traité de Maastricht, et que les guerres de l’ex-Yougoslavie ravageaient encore la région.
Ce contexte n’est évidemment pas celui du Québec. Mais il rappelle que les mots n’ont pas partout la même résonance, ni dans l’histoire collective, ni dans la mémoire de ceux qui les emploient. Même en dehors de contextes aussi dramatiques que la guerre ou la paix, le mot « nationalisme » peut susciter un large éventail de perceptions et de dissonances. Il est bon de se rappeler, au Québec comme ailleurs, que les mots censés rassembler peuvent aussi diviser.
On m’a déjà décrit comme « antinationaliste » dans un média où la plupart des journalistes et chroniqueurs se réclament eux-mêmes du nationalisme, au sens où on l’entend généralement au Québec. Je ne revendique pour ma part aucune de ces étiquettes. Ni l’une ni l’autre ne me semble capable de rendre pleinement justice aux nuances qui s’imposent.
D’abord, la langue française représente pour moi bien davantage qu’un simple véhicule de communication. Le français porte une histoire séculaire et une dimension universelle auxquelles je suis profondément attaché. L’expérience de l’Amérique française — qui a longtemps tenu presque du miracle — mérite de se poursuivre. Cela confère une responsabilité particulière aux citoyens du Québec, qui habitent le seul État à majorité francophone d’Amérique du Nord. Si j’assume, humblement mais avec conviction, cette responsabilité, je n’en suis pas moins critique de certains aspects du nationalisme tel qu’il s’exprime aujourd’hui au Québec.
Ma critique porte d’abord sur une certaine ambiguïté, qui tend à occulter — sinon à minimiser — le caractère profondément pluriel de la société québécoise. Même si l’expression est aujourd’hui moins courante, le nationalisme québécois, malgré la volonté de certains de ses promoteurs contemporains de le projeter comme civique, demeure en grande partie ancré dans l’histoire et l’expérience des Canadiens français. C’est autour du récit national de ce peuple et de sa relation particulière à l’histoire que se sont construits ses principaux référents symboliques. Or, dans une société pourtant profondément hétérogène, ces symboles ne peuvent être appropriés par tous avec la même aisance.
La tension se manifeste notamment dans certains référents et discours qui structurent encore largement l’imaginaire national. Le récit d’une histoire marquée par l’oppression, encore présent dans le discours indépendantiste en dépit des succès du Québec moderne, ne résonne pas de la même manière auprès de tous.
De même, le choix du 24 juin comme fête nationale — qui renvoie historiquement à la Saint-Jean-Baptiste, patron des Canadiens français dans la tradition catholique — demeure porteur d’une signification culturelle et symbolique qui, malgré une certaine volonté d’inclusion, reste associée à une mémoire particulière.
Enfin, cette tension se retrouve aussi dans l’association fréquente entre les débats sur la laïcité et les enjeux identitaires, laquelle tend à brouiller la distinction entre principes civiques et affirmation culturelle. Décortiquer l’histoire du lien entre les Canadiens français et la religion, ainsi que le récit qui en est fait aujourd’hui dans une société par ailleurs largement non pratiquante, mériterait à lui seul un développement spécifique. Disons simplement que la laïcité à la québécoise repose sur des fondements sensiblement différents de ceux de la tradition républicaine française.
Qu’il y ait volonté ou non de lui donner un caractère civique, il n’est donc pas surprenant que de nombreux Québécois — en particulier ceux qui ne peuvent se réclamer de l’héritage canadien-français — puissent se sentir en marge de ce récit national. Cela est d’autant plus vrai que le « récit national québécois » s’est progressivement structuré, surtout depuis la Révolution tranquille, dans une forme de relation d’opposition avec un « récit national canadien », perçu par plusieurs comme davantage civique, en raison de sa capacité à accueillir une plus grande diversité de référents symboliques et historiques. Dans cette forme de coexistence concurrentielle, il n’est pas difficile de comprendre que plusieurs Québécois puissent se reconnaître plus spontanément dans le récit canadien.
Ceux et celles qui font du nationalisme le fondement de leur engagement politique au Québec se désolent souvent de ce constat. Certains en sont même venus à adopter une forme de quitte ou double, accentuant la dimension identitaire de leur combat au détriment de l’idéal civique qui était davantage en accord avec l’esprit et les ambitions de la Révolution tranquille. Cette évolution s’inscrit d’ailleurs dans un mouvement plus large, observable ailleurs dans le monde, notamment en Europe. Je peux comprendre les frustrations qui l’expliquent, mais cela ne m’empêche pas de m’en désoler.
Je m’en désole parce qu’il y a quelque chose de profondément beau dans la volonté d’unir les différences dans un projet plus grand. Si je vivais en Europe, je défendrais farouchement le projet porté par l’Union européenne — non pas parce qu’il est parfait, mais parce qu’il représente un réel progrès pour les peuples qui la composent. Il ne nie pas les différences; il en organise la coexistence dans un ensemble capable d’accroître le potentiel de chacun.
Fédéraliste européen en ce sens, je n’ai donc aucun blocage à ce qu’un récit « national » puisse aussi se nourrir d’un récit « fédéral ». Il m’est dès lors naturel de transposer cette idée au contexte canadien. Mais quoi qu’il en soit — même si j’étais indépendantiste au Québec — je me battrais pour que le récit national québécois se reconnecte à sa dimension civique, en acceptant pleinement la société telle qu’elle est, dans sa pluralité manifeste. D’une manière ou d’une autre, je résisterais aux étiquettes : ni nationaliste, ni antinationaliste.
Au fond, c’est en dehors de ces étiquettes que je me retrouve, fidèle à mes origines, mais sensible aux différences.
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