
J’habitais Genève lorsque le mur de Berlin est tombé. Étudiant à l’Institut Universitaire de Hautes Études Internationales, je me considérais privilégié de vivre ce moment historique aux portes des événements qui étaient en train de bousculer l’ordre du monde. Un vent de liberté soufflait sur les peuples. Les États-Unis venaient de gagner leur longue « guerre froide » contre l’Union Soviétique.
En même temps, Genève me rappelait presque chaque jour la mémoire du président américain Woodrow Wilson, celui qui avait fait de la création de la Société des Nations (SDN), l’un des piliers de son plan en quatorze points pour le maintien de la paix au lendemain de la Première Guerre mondiale. À proximité des locaux où j’étudiais se trouvait le Palais des Nations qui avait longtemps abrité le siège de l’organisation voulue par Wilson. Impuissante toutefois à éviter un deuxième grand conflit mondial et bien d’autres tragédies, la SDN serait plus tard remplacée par l’Organisation des Nations Unies (ONU) sous l’impulsion d’un autre président américain, Franklin Delano Roosevelt, le Palais des Nations devenant par la suite le siège européen des Nations Unies.
Depuis ma fenêtre genevoise, 1989 représentait donc la victoire d’une vision portée par plus d’un demi-siècle d’idéalisme américain. Cette vision était libérale du point de vue du respect des libertés à l’intérieur des frontières de chaque pays. Elle était aussi libérale au-delà de ces frontières, donnant en théorie les mêmes droits à tous les pays, rejetant ainsi l’idée que les pays les plus forts puissent imposer leur volonté aux plus faibles. C’était utopique, bien sûr, mais le mouvement de l’histoire semblait aller dans cette direction.
Nous le savons maintenant, les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu. La liberté a progressé dans bien des endroits, mais a régressé dans d’autres. Elle a parfois fleuri le temps d’une saison pour flétrir dès la suivante. Et puis, cette liberté n’a souvent revêtu que ses habits économiques, faisant moins de cas des libertés civiques.
Par ailleurs des conflits ont continué d’éclater, des frontières ont été violées et des souverainetés ont été bafouées. Même sur le plan des échanges commerciaux, les règles communes auxquelles tous avaient accepté de se conformer n’ont pas toujours été respectées. En somme, l’idéal libéral qui semblait triompher en 1989 est redevenu un idéal fragile ayant besoin d’être défendu. Il allait même, mais je ne le savais pas encore, bientôt se découvrir de nouveaux ennemis là où on s’y attendait le moins.
Il nous a donc fallu amender notre regard sur la direction de l’histoire. De mon côté, j’ai commencé à ranger les pays le long d’un continuum de libertés, ou en fonction du degré de malveillance dont ils faisaient preuve dans la conduite de leurs relations avec les autres, avec les démocraties occidentales surtout, puisque celles-ci continuaient d’adhérer à l’idéal de 1989.
De ce point de vue, la Russie de Vladimir Poutine constituait l’archétype même du pays répressif à l’interne et malveillant à l’externe. C’est d’ailleurs au moment où Poutine a déclenché l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 que j’ai compris que nous basculions vraiment dans une nouvelle ère. Sur le continent même où l’ère précédente avait commencé en 1989, une agression de nature impérialiste faisait des morts par milliers.
Je n’observais cependant plus le déroulement de l’histoire depuis ma fenêtre genevoise de 1989, mais plutôt depuis ma fenêtre montréalaise de 2022, et donc tout près de la frontière avec l’État de New York. J’allais bientôt réaliser que je me trouvais de nouveau à proximité des événements qui allaient entraîner un changement encore plus radical d’époque : le choix assumé (puisqu’il s’agissait d’une seconde fois) par la moitié des électeurs américains d’un président ne croyant pas en la démocratie libérale, affichant une sympathie naturelle pour Vladimir Poutine, et prêt à jeter aux oubliettes de l’histoire l’héritage des Wilson et Roosevelt, au profit de sa version narcissique d’un impérialisme digne du XIX è siècle.
Cela ne fait maintenant plus le moindre doute, nous sommes entrés dans une nouvelle ère, une ère moins joyeuse qui sera exigeante. Pour ma part, je continue de croire en l’idéal de 1989. Celui-ci mérite toujours d’être défendu. Je comprends toutefois qu’il nous faudra pour réussir envisager de nouvelles formes de résistance, bâtir de nouvelles alliances, au Canada, en Europe et ailleurs, et surtout ne pas oublier cette moitié de la population américaine qui continue elle-aussi de croire en une destinée beaucoup plus positive pour les États-Unis et le monde.
Laisser un commentaire