
J’ai longtemps pensé que le jour où j’aurais le privilège du temps, je ferais Compostelle. L’idée avait sans doute germé à la lecture du premier roman de Paulo Coelho, mais elle demeurait abstraite, lointaine. Elle a commencé à m’habiter plus intensément à l’écoute de la voix envoûtante de Teresa Salgueiro et de la musique de Madredeus, dans Na estrada de Santiago. Puis il y eut The Way, le film d’Emilio Estevez. À ce moment-là, l’idée n’était plus une hypothèse, mais une évidence : je marcherais vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Et pourtant, le jour où les astres étaient enfin alignés, le doute s’est installé. En me penchant sur les chiffres de fréquentation des différents chemins de Compostelle, j’ai pris conscience d’une réalité fort différente de celle que j’avais imaginée. Je me voyais désormais marcher au milieu d’une foule, surtout si, comme je l’avais jusqu’alors toujours envisagé, j’empruntais le mythique Camino Francés, partant de Saint-Jean-Pied-de-Port, dans le Pays basque français.
Je me suis donc mis à la recherche d’un chemin moins achalandé, capable d’évoquer en moi la même dimension spirituelle que j’associais à Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est ainsi que, tout naturellement, je me suis tourné vers l’Italie et que, parmi différentes alternatives, le Cammino di San Benedetto s’est imposé à moi comme première destination de marche pèlerine. Si les arguments en faveur de ce choix initiatique étaient nombreux, c’est un documentaire de Luca Contieri, découvert sur YouTube, qui a cristallisé ma décision.
Le Cammino di San Benedetto n’est pas un chemin séculaire. Il est né de la vision et de la détermination d’un contemporain : Simone Frignani, résident de Maranello, près de Modène, en Émilie-Romagne. Passionné de nature et de longues randonnées à pied ou à vélo, il a un jour troqué sa carrière de biologiste pour celle d’enseignant de religion.
Le chemin qu’il a tracé au cœur des Apennins relie les trois lieux les plus importants de la vie de San Benedetto da Norcia— Norcia, Subiaco et Montecassino — mais, au-delà de son caractère à la fois historique et spirituel, il constitue aussi un véritable projet de revitalisation du territoire. Et cela aussi m’a séduit.
L’Italie n’est certes pas seule dans ce combat, mais des parties significatives de son territoire se dépeuplent sous l’effet conjugué de la concentration des activités économiques dans les grandes villes et du vieillissement de sa population. Nichés au cœur d’une nature magnifique, des villages au patrimoine historique et culturel remarquable se vident et se referment.
À l’écart des lieux communs de l’affluence touristique, ces villages, qui appartiennent à ce que les Italiens appellent l’Italia minore, n’ont bien entendu rien de mineur. Ils peuvent, de surcroît, littéralement renaître grâce aux pèlerins qui s’y arrêtent en chemin, le temps d’en admirer la beauté, d’y manger et d’y dormir.
Cette réalité, je l’ai vue de mes yeux et je l’ai entendue dans la voix de mes hôtes, à Monteleone di Spoleto, à Leonessa, à Rocca Sinibalda, à Collepardo, et à tant d’autres endroits tout au long de mon parcours. Le chemin a vu naître une association de volontaires, attentifs aux besoins et à la sécurité des pèlerins, soucieux du bon état des sentiers, et fiers de la richesse naturelle et patrimoniale du territoire qu’ils habitent. Une famille, en somme, faisant sentir à chaque pèlerin qu’il en est devenu un membre à part entière.
Le Cammino di San Benedetto est encore relativement jeune. Il a fêté son dixième anniversaire en 2022 et je l’ai parcouru en 2023. S’il est encore loin de connaître l’affluence étourdissante de Compostelle, il n’est déjà plus tout à fait confidentiel, même en dehors de l’Italie. Il reste toutefois un chemin à l’écart des modes, exigeant pour le corps mais apaisant pour l’esprit. C’est pour moi le chemin qui m’a mis sur la route de ceux qui ont suivi et, je l’espère, de ceux qui suivront.
Grazie, Simone Frignani.
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