
De tous les concepts que j’ai appris en économie, le plus fondamental est pour moi celui des coûts d’opportunité. Méconnu, mal compris, ou commodément escamoté pour ne pas affronter les décisions difficiles, il est sans doute celui dont les implications sont les plus vastes — tant dans la sphère personnelle de nos vies que dans le fonctionnement même de nos démocraties.
Réfléchir au coût d’opportunité, c’est réfléchir sérieusement à ce à quoi l’on renonce lorsque l’on choisit une voie plutôt qu’une autre. Or, rien n’est plus difficile que de renoncer à ce à quoi l’on tient ou dont on a simplement envie. Il nous est donc naturel de vouloir ne renoncer à rien, de tout avoir — même lorsque cela s’avère objectivement impossible. On peut croire un temps que l’on a réussi à éviter de choisir, mais c’est bientôt le coût de cet évitement qui nous rattrape. Le coût de toute décision — y compris celle de ne pas décider — finit toujours par se manifester. Décider, c’est toujours renoncer à quelque chose. Ce renoncement est l’opportunité sacrifiée. Le coût inévitable.
Sur le plan matériel, même si la tentation du « achetez maintenant, payez plus tard » exploite habilement nos vulnérabilités, la réalité de nos contraintes budgétaires individuelles et le temps limité dont nous disposons nous ramènent assez vite à la discipline des choix réfléchis. C’est plutôt lorsqu’il s’agit de choix collectifs que l’illusion du tout avoir, du non-renoncement, tend à s’imposer — souvent dans la durée.
Il est tentant d’en rejeter la faute sur celles et ceux qui s’engagent en politique. Si seulement ils nous disaient la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, pourrait-on penser. Sans pour autant donner le bon Dieu sans confession à l’ensemble de la classe politique, une question s’impose : sommes-nous vraiment prêts, en toutes circonstances, à entendre cette vérité — et à appuyer majoritairement les politiques publiques les plus susceptibles de nous faire progresser dans la durée comme société ?
Les responsables politiques ne peuvent eux-mêmes durer sans être populaires. Or, la popularité se gagne souvent plus facilement en disant oui qu’en disant non, en multipliant les attentions clientélistes dont les coûts s’additionnent — au détriment de priorités autrement plus importantes.
La politique repose en grande partie sur une dynamique de séduction : les bénéfices des actions publiques doivent être rapidement perceptibles, tandis que leurs coûts — les renoncements qu’elles impliquent — sont occultés ou reportés à un horizon suffisamment lointain pour que l’on croit pouvoir les ignorer. Ils finissent néanmoins, tôt ou tard, par nous rattraper. Et pourtant, même confrontés à cette réalité, nous continuons de peiner à la reconnaître, quitte à nous illusionner encore un temps sur notre capacité à repousser à demain des choix pourtant inévitables.
Les exemples sont nombreux, même s’ils varient dans leur forme et leur intensité d’une société à l’autre. Le coût des changements climatiques liés à nos émissions de carbone est déjà bien réel, mais nous trouvons toujours de bonnes raisons de remettre à plus tard les actions nécessaires pour en contenir l’ampleur.
On promet d’équilibrer le budget sans toucher aux dépenses de santé et d’éducation, en omettant de dire qu’il faudra, pour y parvenir, atrophier d’autres dépenses tout aussi essentielles — comme celles qui touchent la justice ou la sécurité publique. On prétend pouvoir à la fois entretenir les infrastructures existantes avec des ressources limitées et en construire de nouvelles.
Lorsqu’il faut bien admettre qu’il faudra renoncer à quelque chose pour réconcilier l’irréconciliable, on s’invente alors une stratégie qui accélérera, par miracle, la croissance économique, rendant caduc tout besoin de sacrifice. On affirme même que tout cela se fera non seulement sans augmenter les impôts, mais peut-être en en réduisant le poids.
Nous sentons bien que tout cela est peu crédible. Mais la politique n’est-elle pas aussi l’art de nous faire rêver ?
Le défi est donc de conjuguer l’art de faire rêver avec celui du renoncement — de faire du second l’allié du premier. Car sans lui, le rêve risque de se dissiper : dans l’éparpillement des ressources que produisent les multiples occasions de dire oui, et dans l’accumulation d’une dette que l’on n’aura pas pris soin d’adosser à des priorités clairement assumées.
Sommes-nous prêts à écouter les femmes et les hommes politiques qui nous proposeront un projet d’avenir où les priorités sont clairement établies et les renoncements assumés ? Après tout, il faut être deux pour danser le tango.
Prêts pour la danse ?
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