
Cette phrase, l’unanimità mi fa paura, m’habite depuis un moment déjà. J’ai beau me la répéter mentalement en français — l’unanimité me fait peur —, rien dans cette traduction littérale ne parvient à rendre ce qu’évoque en moi la version originale italienne.
L’unanimité m’apparaît naturellement suspecte.
En dehors de quelques vérités fondamentales, qui sont rares, elle cache souvent une fuite devant le débat nécessaire. Elle assèche l’esprit critique. Elle tient lieu de vérité trouvée là où devrait plutôt se poursuivre sa recherche.
L’unanimité n’est pas à confondre avec l’unité, même si ces deux mots ont une étymologie commune.
L’appartenance à une communauté permet de partager des repères, des références et des codes qui rendent possible la compréhension mutuelle, la médiation des différences et la recherche de compromis. Elle permet aussi d’accepter que certains désaccords persistent, parfois durablement, sans que cela ne délégitime la position de l’autre.
L’unanimité, c’est autre chose. Elle ne se contente pas de rendre la vie commune possible malgré les différences ; elle aspire à les faire disparaître. Elle exige une communauté de pensée et supporte mal la divergence. Là où l’unité peut accueillir le pluralisme, l’unanimité tend à considérer toute dissidence comme une anomalie à corriger.
Pourtant, le pluralisme n’est-il pas la condition normale de l’espèce humaine? Les individus diffèrent par leurs expériences, leurs intérêts, leurs valeurs et leurs aspirations. Le désaccord, oserais-je dire, est l’état naturel des sociétés libres.
L’unanimité a donc quelque chose de profondément artificiel. Les régimes totalitaires l’obtiennent par la surveillance et la sanction des dissidences. Dans les sociétés démocratiques, se déploient plutôt des mécanismes plus subtils, mais redoutablement efficaces : la pression du conformisme, la recherche de l’approbation du groupe, la peur de l’isolement ou, pire encore, celle de l’exclusion.
Dans un cas comme dans l’autre, l’unanimité n’en est souvent une que de surface. Sous une apparente homogénéité se cachent mille et une pensées naturellement dissidentes.
Or, la culture politique du Québec semble avoir une propension toute particulière à la recherche de l’unanimité.
Les motions adoptées unanimement à l’Assemblée nationale y sont non seulement nombreuses, mais elles sont souvent brandies comme des preuves irréfutables d’un consensus définissant l’intérêt, la volonté et parfois même l’identité « nationale ».
Dans une société pluraliste et, a fortiori, dans une assemblée où sont représentées des forces politiques diverses, cela devrait susciter quelques interrogations. Pourtant, celles-ci se font rares dans la sphère médiatique, où abondent par ailleurs les commentateurs qui valorisent ces manifestations d’unanimité.
Ces « consensus québécois » sont ensuite fréquemment relayés à la Chambre des communes par le Bloc Québécois, qui a fait de leur défense l’une de ses missions essentielles. Pourtant, le pluralisme caractérise également la représentation des Québécois au Parlement fédéral. Les différentes sensibilités qui s’y expriment peuvent toutes se réclamer d’une légitimité démocratique issue du suffrage populaire.
Dans ces circonstances, la prétention d’un seul parti à incarner ou à représenter les intérêts du Québec dans leur totalité apparaît difficilement justifiable. Elle n’en demeure pas moins cohérente avec cette culture ambiante qui tend à confondre unité et unanimité.
Pour toutes ces raisons, je me méfie de ces consensus qui surgissent souvent sans véritable débat, et qui reposent parfois davantage sur la crainte de mal paraître que sur une conviction partagée.
Une démocratie forte et dynamique n’a pas pour vocation de produire l’unanimité. Elle doit plutôt permettre à des désaccords parfois profonds de coexister sans remettre en cause la légitimité des opinions de ceux qui les expriment.
L’unanimità mi fa paura.
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