
Le Canada politique et médiatique semble avoir développé une obsession malsaine à l’égard de l’ACEUM. Survivra-t-il aux caprices et aux humeurs changeantes du président américain? Retrouverons-nous un jour le niveau d’accès au marché américain que nous croyions acquis il y a encore quelques années? Quel sera le prix à payer pour préserver un accès désormais restreint en échange d’une réduction de certains tarifs sectoriels?
Le simple fait que nous nous posions ces questions devrait nous amener à réfléchir. Un bon accord commercial est censé offrir un cadre stable et prévisible, permettant aux entreprises d’investir et aux gouvernements de planifier. Si son avenir dépend constamment des rapports de force politiques à Washington, c’est qu’il ne remplit plus sa fonction première.
Lorsque le Canada a signé l’ACEUM, beaucoup ont estimé que l’essentiel de l’ALENA avait été préservé au prix de concessions modestes. Pour ma part, je n’en étais convaincu qu’à moitié. Certaines dispositions du nouvel accord me semblaient déjà réduire de manière importante notre marge de manœuvre future.
Avec le recul, cette impression s’est renforcée. Nous avons échangé une entente institutionnellement solide et durable contre un accord dont la pérennité et les contours sont devenus perpétuellement incertains. Plus encore, l’ACEUM intègre davantage le Canada aux priorités géopolitiques et stratégiques des États-Unis, nous rendant tributaires des choix politiques d’un voisin infiniment plus puissant, mais aussi beaucoup moins stable et prévisible.
Même s’il était théoriquement possible pour l’un ou l’autre de ses partenaires de se retirer de l’ALENA, aucune mention de date d’expiration ou de révision obligatoire n’en remettait en cause la pérennité au gré des cycles politiques américains. L’ACEUM donne ainsi aux États-Unis un puissant levier de négociation qu’ils sont susceptibles d’utiliser à répétition, et à leur seul avantage.
À ce levier asymétrique s’est ajouté un resserrement des règles d’origine, tout particulièrement dans le secteur de l’automobile. En renforçant l’intégration des chaînes de valeur dont les États-Unis constituent le centre, ces règles induisent naturellement un alignement de la politique commerciale globale du Canada sur celle de Washington, sans que nous y ayons quelque mot à dire.
Si le Canada et les États-Unis partageaient les mêmes grandes orientations, nous pourrions y voir une perte de souveraineté acceptable. Force est toutefois de constater que nos voies divergent de plus en plus en matière de politique climatique, industrielle et stratégique. Dès lors, cet alignement comporte un coût potentiel très élevé. Si l’on ajoute que l’ACEUM entrave la possibilité d’une entente commerciale significative avec un partenaire comme la Chine — ce que ne faisait pas l’ALENA —, nous avons là les ingrédients d’une subordination de nos intérêts économiques aux impératifs stratégiques américains.
Le Canada a aujourd’hui besoin de diversifier ses partenariats en Europe, en Asie et ailleurs. Il a besoin de mettre en œuvre des politiques industrielles qui renforcent ses propres objectifs vitaux. Notre pays n’a pas besoin d’accroître sa dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis ; il a besoin d’accroître son espace de liberté. La diversification est bien plus qu’une politique commerciale : c’est dans les faits une politique de sécurité nationale.
De ce point de vue, l’ACEUM n’est pas le modèle à suivre et nous devrions cesser d’en faire une obsession nationale. Si l’objectif des États-Unis est d’en renforcer les dispositions contraignantes, nous devrions poliment dire non. Certes, il faut être réaliste et chercher à maximiser notre accès au marché américain. Il faut cependant éviter de signer quoi que ce soit qui, obtenu sous la pression et la peur, ne ferait que nous acheter un calme éphémère dont le prix à payer à long terme serait prohibitif.
Du courage, oui. De l’audace, certainement. Mais surtout, la défense assumée de nos intérêts présents et futurs.
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