(Premier Ministre du Canada, Photos, Lars Hagberg)

(Publié originellement en anglais sur le site Substack de SAGE)

En tant que citoyen ayant la double nationalité canadienne et italienne, j’ai toujours vu d’un œil hautement favorable la perspective d’une relation plus large — et, à certains égards, plus profonde — entre le Canada et l’Union européenne. Lorsque The Economist plaide pour que le Canada rejoigne l’UE, et que le président finlandais Alexander Stubb invite le premier ministre Mark Carney à envisager sérieusement cette possibilité, on réalise qu’à l’instar de la chanson de Bob Dylan, « The Times They Are a-Changin’ » (les temps changent).

Les liens entre le Canada et l’Europe s’inscrivent dans une multiplicité de connexions souvent séculaires : des relations économiques et diplomatiques profondes, d’innombrables histoires familiales et des expériences partagées dans les domaines de la culture, de la science et — parfois tragiquement — de la guerre.

Mais quelque chose de nouveau est en train de se produire. Le comportement déroutant et souvent hostile de la seconde administration Trump ébranle les fondements de nos relations de longue date avec les États-Unis. Ce faisant, le Canada et l’Europe redécouvrent à quel point ils sont proches par leurs valeurs et leur vision du monde, à défaut de l’être par la géographie.

Un virage vers un partenariat stratégique

Preuve que le moment est mûr pour aller au-delà des gestes symboliques, cette vision commune se traduit par des actions concrètes. Des deux côtés de l’Atlantique, un sentiment renouvelé de destinée commune favorise une coopération qui dépasse largement la sphère économique, laquelle monopolisait encore l’attention il y a peu. Le soutien conjoint à l’Ukraine, la participation croissante du Canada aux initiatives européennes en matière de défense et de sécurité (y compris l’approvisionnement militaire) ainsi que sa présence dans des forums tels que la Communauté politique européenne, témoignent d’un changement qualitatif. La relation évolue rapidement vers un véritable partenariat stratégique fondé sur des intérêts mutuels.

Pourtant, la coopération stratégique et les préoccupations partagées en matière de sécurité ne racontent qu’une partie de l’histoire. Si l’adage « l’union fait la force » incarne bien l’esprit du moment, une dimension moins discutée — et souvent négligée — réside dans la manière dont chacun peut devenir plus résilient et plus fort en apprenant de l’autre.

À cet égard, le Canada et l’Europe ne sont pas de simples partenaires stratégiques dans un monde incertain. Ils représentent deux expériences différentes d’intégration politique :

• L’Europe : sans devenir une véritable fédération, l’UE a réussi à créer un espace économique remarquablement intégré tout en accordant aux citoyens des droits qui transcendent les frontières nationales.

• Le Canada : à l’inverse, le Canada est devenu une véritable fédération dotée d’une importante solidarité budgétaire entre ses régions, concrétisée par des programmes pancanadiens administrés au niveau fédéral. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une union politique beaucoup plus intégrée, le Canada continue de tolérer un espace économique interne beaucoup plus fragmenté que celui de l’UE.

Ce que l’Europe peut apprendre du Canada : le fédéralisme budgétaire

L’une des principales leçons des crises financières qui ont frappé l’union monétaire européenne entre 2009 et 2012 a été l’importance cruciale des mécanismes de partage des risques au sein d’une zone monétaire commune. La crise a révélé qu’une monnaie unique exige, en fin de compte, bien davantage qu’une politique monétaire unifiée. Elle nécessite également une capacité budgétaire commune d’une ampleur non négligeable, des instruments de dette partagés et une conception convergeante de la politique économique.

Bien que des progrès considérables aient été accomplis depuis lors — du fameux « whatever it takes » de l’ancien président de la Banque centrale européenne Mario Draghi en 2012 jusqu’à l’initiative NextGenerationEU en 2020 —, le fédéralisme budgétaire européen demeure un chantier inachevé.

Alors que le budget central de l’UE reste proche de 1 % du PIB et que ses initiatives d’emprunt commun demeurent limitées, le gouvernement fédéral canadien opère avec une capacité budgétaire beaucoup plus grande. Les dépenses fédérales représentent près de 18 % du PIB, tandis que la dette nette dépasse 40 % du PIB.

Sur ce point, le Canada offre un modèle utile. En tant que véritable fédération, il a institutionnalisé depuis longtemps les mécanismes de solidarité budgétaire que l’UE commence à peine à développer à grande échelle, fournissant ainsi une base institutionnelle durable que l’Europe n’a pas encore pleinement construite.

Ce que le Canada peut apprendre de l’Europe : le marché unique

Si le Canada peut servir de source d’inspiration pour l’Europe en matière de fédéralisme budgétaire, l’apprentissage se fait dans le sens inverse pour ce qui est de l’intégration du marché intérieur. Lorsque le premier ministre Mark Carney évoque l’objectif de créer « une seule économie canadienne plutôt que treize », il propose de faire ce que vingt-sept États souverains — vingt-huit avant le Brexit — ont réussi à accomplir depuis longtemps.

Dès 1992, les Européens ont pris des mesures décisives pour établir les mécanismes juridiques contraignants assurant le respect des « quatre libertés », permettant aux biens, aux services, aux capitaux et aux personnes de circuler librement au sein de l’Union. En pratique, les obstacles réglementaires liés au lieu de travail, de résidence, d’investissement et d’affaires d’un citoyen ont été considérablement réduits.

Bien que les frictions n’aient pas entièrement disparu et que des crises aient par moments mis le système à l’épreuve — de la pandémie de COVID-19 aux pressions migratoires —, le principe a globalement tenu bon :

• Un ingénieur portugais peut travailler en Allemagne avec des barrières administratives limitées.

• Une banque française peut s’implanter en Italie sans entraves.

• Les biens et services en provenance de Pologne ou d’Irlande sont vendus dans toute l’UE sans se heurter aux obstacles provinciaux si fréquents au Canada.

Trois décennies après l’achèvement du marché unique européen, les provinces canadiennes demeurent aux prises avec des règles disparates en matière de distribution d’alcool, des préférences locales dans les marchés publics et des systèmes divergents d’accréditation professionnelle.

De toute évidence, si vingt-sept pays souverains ont réussi à y parvenir, treize provinces et territoires déterminés devraient être capables de trouver une voie de passage. Alors que le Canada commence à réaliser qu’il ne peut plus tenir pour acquis son accès privilégié au marché américain, il pourrait trouver en Europe non pas nécessairement un modèle à copier intégralement, mais une voie crédible vers la construction d’un marché intérieur véritablement intégré.

Le pouvoir de la curiosité mutuelle

Le développement rapide du partenariat stratégique entre le Canada et l’Europe constitue une réponse logique à un bouleversement géopolitique qui semblait autrefois impensable : le manque de fiabilité croissant d’une alliance de longue date centrée sur les États-Unis.

Pourtant, les partenariats solides ne se construisent pas uniquement sur des vulnérabilités partagées. De mon point de vue de citoyen canadien et italien, je vois ces liens reposer tout autant sur la curiosité mutuelle — la volonté de reconnaître chez l’autre les forces que nous ne parvenons parfois pas à voir en nous-mêmes, et de nous inspirer ainsi du meilleur de chacun.

Si le Canada et l’Europe savent saisir ce moment, ils découvriront peut-être que la coopération la plus précieuse n’est pas seulement celle qui les rend plus forts ensembles, mais aussi celle qui aide chacun à devenir plus fort individuellement.

En ce sens, le Canada et l’Europe ont encore beaucoup à partager — et beaucoup à apprendre l’un de l’autre.


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