
Je ne serai pas le seul à le dire ou à l’écrire, mais le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis confirme que son premier passage n’avait rien d’un accident de l’histoire. Sa deuxième présidence s’inscrit au contraire dans une dynamique dont il est l’accélérateur, par sa personnalité narcissique et sa désinhibition morale.
Le pays qui a façonné un nouvel ordre international au lendemain de la Seconde Guerre mondiale — un ordre à l’intérieur duquel il additionnait les alliés et les partenaires — doute aujourd’hui de lui-même. Trump veut faire croire à son pays qu’il est une victime, victime de ses alliés démocratiques surtout, et que sa rédemption passera par l’étalage grossier et ostentatoire de sa puissance. Il y a visiblement un public disposé à le suivre. Mais cela ne permet manifestement pas de restaurer la grandeur de l’Amérique. Bien au contraire.
Le Canada a longtemps tiré profit de sa proximité avec les États-Unis. Proximité géographique, proximité stratégique, et même proximité culturelle, le tout s’articulant autour d’une toile économique tissée serrée. Si nous avons nos propres défis, nous ne vivons pas la même crise existentielle que nos voisins.
Au moment où nous nous inquiétons de la spirale infernale que devient cette « guerre commerciale », qui est en réalité une guerre beaucoup plus insidieuse contre notre souveraineté, nous devons nous en rappeler. Nous continuons de nous comporter comme un pays décent. Nous continuons de croire en la démocratie. Et nous possédons les ressources nécessaires pour prospérer dans un monde où tout ne dépend pas de la seule existence du marché américain, aussi vaste soit-il.
Assumons donc l’histoire telle qu’elle s’écrit.
J’étais inquiet lorsque nous avons accepté de négocier sous la menace une entente qui ne pouvait être qu’une trêve éphémère. Avec le recul, c’est finalement une chance de n’avoir rien signé. Les États-Unis ne veulent pas d’un partenaire, mais d’un État vassal.
Deux visions s’affrontent pour la suite.
La première consiste à se convaincre que la tempête passera. Que la situation s’améliorera aux élections de mi-mandat ou dans trois ans, lorsque les États-Unis redeviendront alors quelque chose comme un pays « normal ». Refuser d’inscrire cette crise dans la durée, c’est refuser de faire notre deuil. Et sans ce deuil, nous ne serons pas en mesure de préparer l’avenir.
Il ne s’agit pas de faire le deuil de notre amitié avec le peuple américain, mais bien celui d’une époque où nous pouvions tenir pour acquise notre relation privilégiée avec Washington.
L’avenir exige une plus grande indépendance.
J’en suis plus que jamais convaincu : il faut donner l’heure juste. Il nous faut dépasser le stade des tarifs et des contre-tarifs — contre-tarifs que j’appuie, en passant — pour mettre les bouchées doubles dans notre volonté de gagner en indépendance.
Cela veut dire mettre en œuvre tous les leviers nécessaires à cette fin : politique commerciale, fiscalité, approvisionnement en défense, politiques industrielles, investissements stratégiques en infrastructure, et un véritable accord fédéral-provincial qui engage toutes les parties à libéraliser les échanges intérieurs.
Il faut surtout cesser de procrastiner. Plus de faux-fuyants. Du vrai, du concret, et rapidement, afin que nos entreprises sachent à quoi s’en tenir et puissent investir en conséquence.
Nous ne pouvons pas choisir ce que deviendront les États-Unis. Nous pouvons en revanche choisir ce que deviendra le Canada.
Si un jour les États-Unis redeviennent un pays normal — souhaitons-le, mais nous n’avons pas le moindre pouvoir là-dessus — nous pourrons leur tendre la main avec dignité et amitié.
Mais cette fois, en position de force.
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