Sur le doute démocratique, les élites et la nécessité d’écouter avant de convaincre

Nos démocraties libérales traversent une période de doute profond. Il y a à peine quelques décennies, au moment de la chute du mur de Berlin, l’optimisme semblait presque sans limite. Elles se croyaient alors pratiquement invincibles. Aujourd’hui, elles paraissent fragiles, contestées, parfois même fatiguées.
Quelle est l’origine des déceptions qui ont permis à des leaders comme Viktor Orbán de gouverner la Hongrie sans interruption pendant seize ans, en revendiquant l’invention d’une démocratie « illibérale »? Quelle perte de repères a conduit un si grand nombre d’électeurs américains à porter de nouveau Donald Trump au pouvoir, alors même qu’il avait présenté les assaillants du Capitole comme des patriotes? Plus largement, d’où vient la fascination d’une partie de l’électorat occidental pour des figures autoritaires?
Je ne prétends pas avoir la réponse à toutes ces questions. D’ailleurs, il est peu probable qu’une explication unique puisse en rendre compte. Les transformations auxquelles nos sociétés ont été confrontées au cours des quatre dernières décennies sont d’une ampleur exceptionnelle. La mondialisation économique a bouleversé des équilibres autour desquels s’organisait la vie productive et sociale de centaines de millions de personnes. Les normes relatives à la famille, à l’orientation sexuelle et aux identités de genre ont été profondément redéfinies. Nous avons basculé, à un rythme accéléré, de l’ère analogique à l’ère numérique — de l’ordinateur personnel au téléphone intelligent, des réseaux sociaux omniprésents à l’émergence récente de l’intelligence artificielle.
Tout cela est peut-être allé trop vite — et, pour certains, trop loin — sans que nos capacités d’organisation collective ne parviennent à canaliser ces transformations vers le bien commun.
Face à cette accélération, il était sans doute inévitable que de nombreux citoyens se sentent désemparés, voire dépossédés. Dans ce contexte, certains en viennent à croire qu’ils peuvent reprendre le contrôle en se ralliant à des croyances ou à des idéologies que des leaders savent habilement capter et exploiter. Ceux-ci s’appuient le plus souvent sur un sentiment anti-élites désormais largement répandu dans le corps social.
Pour ceux qui n’adhèrent pas à ce rejet, la tentation est de se réfugier dans un sentiment de supériorité — moral, intellectuel ou, plus prosaïquement, technique. Le réflexe consiste alors à vouloir éduquer ou ramener les citoyens vers la manière jugée appropriée d’aborder les enjeux, celle qui prévaut, sans surprise, au sein des institutions. Ce faisant, ils se posent en défenseurs d’un statu quo qui, pour beaucoup, ne tient plus ses promesses, accentuant ainsi la distance entre le discours institutionnel et la réalité vécue, nourrissant du même coup le sentiment anti-élites ambiant.
Les institutions et ceux qui les dirigent gagneraient plutôt à faire preuve de modestie. Les défis auxquels nos sociétés font face dépassent les formules consacrées qui continuent pourtant de nous servir de repères. C’est en accueillant la critique et en acceptant d’évoluer qu’elles peuvent le mieux préserver leur crédibilité et ainsi contribuer à renforcer la confiance envers le fonctionnement d’une démocratie qui semble aujourd’hui désintéresser un grand nombre de citoyens.
Si nous comptons aujourd’hui autant de citoyens déconnectés, déçus ou résignés, ce n’est pas en les regardant de haut que nous les immuniserons contre la séduction anti-démocratique dont savent si habilement user les « ingénieurs du chaos » décrits par Giuliano da Empoli. C’est plutôt en acceptant de porter le regard au-delà du cercle de « ceux qui savent », en reconnaissant la légitimité de critiques désormais trop répandues pour être simplement reléguées aux marges, et en retrouvant l’audace de changer les choses — au nom même de la démocratie.
En d’autres termes, ce n’est pas seulement en rappelant les mérites de la démocratie que nous la défendrons. Une démocratie se fragilise lorsqu’elle cesse d’être capable de se remettre en question. Pour mieux convaincre, ne faut-il pas d’abord mieux écouter?
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