
Certains ouvrages ont le pouvoir d’accélérer une réflexion déjà amorcée mais jusque-là inachevée. C’est en lisant le plus récent ouvrage de l’économiste britannique Daniel Susskind, Growth, que j’ai mieux compris le malaise que me cause l’importance excessive accordée à la croissance d’un simple indicateur statistique — le PIB — comme objectif central des politiques publiques dans les pays développés.
Dans un chapitre particulièrement éclairant, Susskind rappelle que ce fameux indicateur est une création du XXᵉ siècle et qu’avant 1950, des décennies, voire des siècles, de politique publique se sont écoulés sans que la croissance économique ne constitue un objectif en soi. Autrement dit, ce n’est pas l’objectif qui a appelé la mesure, mais l’existence même de la mesure qui a progressivement façonné l’objectif.
L’économie n’a pourtant pas attendu le concept et la mise au point du PIB pour exister. Elle était — et demeure — un réseau de relations interpersonnelles liées à la production et à l’échange des biens et services dont les sociétés humaines, grandes et petites, ont besoin pour subsister et réaliser leurs ambitions personnelles, familiales et collectives. Un réseau qu’aucun indicateur statistique ne saurait résumer.
Cela dit, le lien entre le PIB par habitant et une large gamme d’indicateurs de bien-être est solidement établi — mais il est surtout marqué lorsque les sociétés franchissent les seuils de la pauvreté. Tant que les besoins fondamentaux ne sont pas assurés, la croissance transforme concrètement la vie des gens. Une fois ces seuils dépassés, les rendements deviennent toutefois décroissants.
Au sein des pays riches, justement, les enquêtes sur le bonheur montrent que si, à un moment donné, les individus plus aisés se déclarent généralement plus satisfaits que les moins favorisés, l’augmentation du revenu moyen d’une décennie à l’autre ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès significatif de la satisfaction moyenne. Selon certaines études, ce progrès serait même tout simplement inexistant.
C’est là l’essence de ce que l’on appelle aujourd’hui le « paradoxe d’Easterlin », du nom de l’économiste américain Richard Easterlin, qui a mis en lumière ce phénomène.
Si la croissance n’est plus, dans les sociétés avancées, le moteur du progrès humain qu’elle a été par le passé, pourquoi continue-t-elle de demeurer l’objectif cardinal de nos politiques?
Je connais la réponse que nombre d’hommes et de femmes engagés en politique invoquent presqu’invariablement: accélérer la croissance permettrait de financer les programmes actuels — comme ceux que l’on souhaite mettre en place — sans devoir augmenter les impôts.
Une version plus sophistiquée du même argument soutient qu’une croissance plus rapide permettrait d’accroître l’endettement public sans compromettre sa soutenabilité. Dans les deux cas, la croissance devient un lubrifiant politique, évitant au gouvernement comme aux électeurs d’être confrontés à la hiérarchisation des priorités et aux arbitrages difficiles que celle-ci implique. La croissance facilite le financement de l’État, certes, mais cela ne devrait pas nous éviter de nous poser certaines questions plus fondamentales.
D’abord, dans les sociétés déjà avancées, il ne faut pas trop s’illusionner sur la capacité du gouvernement à accélérer la croissance au-delà de l’élan des ambitions humaines, largement hors de son contrôle. L’État doit néanmoins s’assurer de maintenir la qualité et la pertinence des infrastructures publiques et du système d’éducation dans une société qui ne cesse d’évoluer sur le plan technologique. Il peut aussi éviter de constituer lui-même un frein à la prospérité lorsqu’il décourage, par des interventions aux conséquences mal évaluées, des investissements qui auraient autrement été socialement utiles.
Tout cela exige déjà de solides compétences en conception et mise en œuvre des politiques publiques, ainsi qu’un sens aigu des priorités. Mais ces mêmes compétences peuvent avoir, si elles sont bien utilisées, davantage d’impact sur la qualité de la croissance que sur son quantum. Or, en continuant de traiter l’économie comme un objet qu’il suffirait d’agrandir pour être heureux, nous passons à côté de ce qui est autrement plus important : la qualité même de ce réseau de relations interpersonnelles centré autour de la production, de l’échange et de la réalisation des ambitions des personnes, des familles, et des communautés, des plus petites aux plus grandes.
Pour le gouvernement, cela implique de se concentrer sur la qualité des services et des infrastructures publiques, sur la qualité de vie offerte aux communautés habitant son territoire, ainsi que sur l’ensemble des leviers de nature plus sociale qui, en atténuant les inégalités de perspectives entre les personnes, donnent la légitimité et le sentiment d’appartenance nécessaires à l’engagement des citoyens envers la collectivité. Dit autrement, le progrès humain ne se réduit pas à l’augmentation des revenus, mais tient davantage à l’élargissement des possibilités réelles dont disposent les individus pour mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser — ce que l’économiste Amartya Sen appelle leurs « capabilités ».
Au-delà de l’élargissement de ces capabilités, le gouvernement doit aussi se préoccuper de corriger par les actions législatives et réglementaires nécessaires les zones de conflit entre la réalisation des ambitions individuelles et collectives, zones de conflit que les économistes nomment plus couramment « externalités ». Après des décennies où le quantum de croissance a été au centre des priorités, c’est sans aucun doute la préservation de la qualité de l’environnement dans l’ensemble de ses dimensions, ainsi que l’attention à la soutenabilité de notre modèle de développement qui devraient au premier chef retenir l’attention.
Ce n’est donc plus le PIB qu’il faut viser, cette « économie-objet » qui nous éloigne de ce qui importe le plus et qui nous empêche de débattre des priorités devant guider notre destin collectif. Ce n’est pas être contre la croissance que de reconnaître qu’elle n’est pas une fin en soi. En matière de politiques publiques, il est temps de l’affirmer clairement : la qualité doit passer avant le quantum.
Laisser un commentaire