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Drôle d’époque, quand même. Une époque où chacun est hyperconnecté, sans toujours savoir ni à quoi ni pourquoi.
La connectivité, pourtant, renvoie — par ses racines latines — aux liens qui nous unissent. Elle rend possible la communauté. En ratissant de plus en plus large, elle devrait même favoriser le métissage. Et maintenant qu’elle verse dans l’hyperbole, ne devrait-elle pas accélérer encore davantage le métissage des cultures ?

C’est en revoyant récemment le film Testament de Denys Arcand que je me suis rappelé l’un des paradoxes de notre époque. À une ère où la connectivité répand les modes et accélère les tendances à la vitesse d’un clic — pensons seulement à l’engouement récent pour le « chocolat de Dubaï » — ce n’est pas tant le métissage qui semble s’imposer que la résistance à celui-ci. Une résistance qui, paradoxe suprême, adopte les codes d’une culture qui n’était pas la sienne.

Maître de la satire réaliste, Arcand touche à une grande part de vérité en présentant comme imposteurs ces « citoyens engagés » souhaitant défendre l’honneur de la nation Mohawk au prix de l’élimination d’une fresque historique.
Ces « imposteurs » sont essentiellement des étudiants, mus par l’idéologie de l’élimination des « symboles » réputés colonialistes ou racistes à l’aune des valeurs contemporaines. Dans les faits, aucun d’entre eux n’a de lien génétique ou culturel avec ceux qu’ils prétendent défendre. Certains sont même des Français de l’Hexagone. Ils appartiennent en revanche à une communauté hyperconnectée, alimentée par un mouvement idéologique issu — qu’ils en soient conscients ou non — des campus américains, capable de décliner de multiples formes de « micro-agressions » qu’il souhaite faire disparaître de l’espace public.

Inspiré par une série d’épisodes où des protestataires s’en sont pris à des artistes, créateurs ou auteurs jugés « coupables » d’appropriation ou d’insensibilité culturelle à l’égard de groupes définis comme minoritaires, Arcand illustre — ironie suprême — un phénomène d’appropriation culturelle à l’envers. Celui-ci va d’un groupe culturellement dominant, enraciné aux États-Unis, vers des groupes enracinés ailleurs, mais devenus les propagateurs d’une nouvelle forme d’évangile.
Ils deviennent ainsi les témoins militants d’un métissage idéologique unilatéral.

On aurait tort de limiter ce phénomène aux étudiants. Au Canada, un exemple similaire s’est manifesté lors du Convoi de la liberté, ce mouvement de camionneurs qui occupa le centre-ville d’Ottawa en 2022.
À l’époque, j’avais trouvé particulièrement révélateur — et inquiétant — que certains de ses protagonistes, dont le mari de l’une de ses figures de proue, Tamara Lich, invoquent le « premier amendement » pour défendre leur droit de s’exprimer et de manifester. Un article de la Constitution américaine invoqué par des Canadiens pour défendre leurs droits au Canada ! J’y voyais le produit d’un déracinement des esprits issu d’une connectivité à sens unique, les codes américains s’imposant jusque dans le déni inconscient de la réalité politique et juridique du pays.

Le métissage idéologique unilatéral semble ainsi imperméable aux distinctions entre gauche et droite. Il s’infiltre même dans les médias qui existaient bien avant que l’hyperconnectivité ne leur fasse perdre une grande part de leurs auditeurs les plus jeunes. Il s’insinue jusque dans les habitudes de langage, en apparence anodines.
Nos chaînes d’information continue n’ont jamais autant consacré d’espace à la politique américaine que depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, diffusant en direct la moindre conférence de presse et les moindres déclarations de l’impétueux et imprévisible président.
Cela invite déjà à réfléchir dans un pays où une poussée d’indignation patriotique ne se dément pas, depuis qu’il a pris l’habitude de se référer au Canada comme à un possible 51e État. Mais c’est dans la manière même dont beaucoup de commentateurs — et même certains politiciens — se réfèrent au président américain que se révèle quelque chose de peut-être plus profond.

Suis-je le seul à remarquer à quel point il est fréquent d’entendre simplement « le président » ou, chez certains politiciens canadiens, « monsieur le président » lorsqu’ils parlent du président des États-Unis ? Ne serait-il pas plus approprié, surtout dans un pays soumis à la rhétorique peu respectueuse du président d’un pays voisin mais néanmoins étranger, de se référer à lui, comme c’est le cas ailleurs, en utilisant les mots « président des États-Unis » ou « président Trump » ?
Cette habitude, si répandue qu’elle n’est presque plus remarquée, illustre une autre forme d’appropriation culturelle à l’envers qui imprègne notre époque.

Si notre ère hyperconnectée est celle du métissage des cultures, il faut bien admettre qu’elle est aussi celle d’un brassage asymétrique. À gauche, à droite, au centre et dans les médias de tout acabit, on retrouve bien plus que des indices d’appropriation culturelle. Pas celle régulièrement dénoncée par des manifestants eux-mêmes contestés. Celle qui transcende les lignes traditionnelles de démarcation politique et culturelle : l’appropriation culturelle à l’envers.

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