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Je fais partie de ces hommes qui peinent à réprimer leurs larmes devant une scène particulièrement émouvante d’un film ou d’une série. Pour celles et ceux qui n’ont connu que mon visage public — surtout celui que les médias ont façonné à l’époque où j’étais en politique — cela surprendra peut-être. Pourtant, j’ai toujours été ainsi.

Cette sensibilité, je l’ai ressentie dès l’enfance. Mon plus lointain souvenir remonte au visionnement du film Le Vieil Homme et l’Enfant, de Claude Berri. Ce film raconte l’histoire d’un enfant juif confié à un vieux couple de paysans pendant l’Occupation. Ignorant tout des origines de l’enfant, le vieil homme exprime sans détour ses préjugés antisémites. Et pourtant, l’affection profonde qui naît entre eux constitue l’une des plus émouvantes leçons d’humanité que je connaisse. Des décennies plus tard, je me rappelle avec la même émotion intacte ce film où Alain Cohen incarnait l’enfant et Michel Simon le vieil homme.

Plus récemment — dans un registre naturellement plus léger —, cette émotion empathique m’a accompagné d’un épisode à l’autre des six saisons de la série Parenthood. À travers les épreuves et les joies d’une famille s’étendant sur trois et même quatre générations, la série rappelle avec justesse combien la famille nous sert à la fois de refuge et de boussole.

C’est peut-être un cliché, mais avec le passage du temps — et les rides qui l’accompagnent — on apprend à mieux distinguer l’accessoire de l’essentiel. Et au sommet de cet essentiel se trouvent la famille, le bien-être de nos enfants et, une fois grands-parents devenus, l’avenir de nos petits-enfants. Un avenir que nous souhaitons meilleur que celui que nous avons nous-mêmes connu.

Ce sentiment est puissant. Il constitue même l’une des caractéristiques fondamentales de l’espèce humaine : la capacité de se projeter dans le temps, au-delà de sa propre existence, et de le faire en se laissant guider par des principes moraux. 

Depuis quelques années, une réflexion m’habite : je constate une dissonance troublante entre les objectifs cardinaux de nos politiques économiques et cette volonté profondément humaine de laisser à nos petits-enfants un monde meilleur que celui que nous avons reçu. Lorsque nous passons de la famille à la collectivité, cette volonté semble s’estomper. C’est comme si nous devenions myopes à nos propres sentiments. 

Dans un billet récent sur la « tyrannie des moyennes », j’ai mis le doigt sur l’une des manifestations les plus révélatrices de cette myopie. Nous avons pris l’habitude de définir l’inflation comme le taux annuel de variation d’un indice particulier — l’indice des prix à la consommation qui rend très imparfaitement compte du coût réel du logement, notamment des prix des propriétés et des loyers tels qu’ils se négocient sur le marché. En confiant à la banque centrale le mandat de stabiliser à 2 % l’inflation ainsi mesurée, nous avons implicitement avalisé une politique condamnée à rester les bras croisés devant une crise du logement en longue gestation — crise que les plus jeunes subissent aujourd’hui avec une acuité particulière. 

Une autre illustration de nos manquements à l’exigence de transmission d’un monde meilleur réside dans notre rapport à la croissance économique, que nous définissons, là encore, à partir d’un indicateur précis : le PIB. Force est d’admettre que l’expansion du PIB peut être synonyme d’emplois et de perspectives de revenus pour les plus jeunes — des bénéfices qu’on ne saurait balayer du revers de la main dans une perspective d’équité envers ceux qui commencent leur vie active.

Néanmoins, à long terme, le lien entre la croissance du PIB et le bonheur que les gens disent ressentir apparaît, dans les pays avancés, au mieux ténu. Dès lors, il devient essentiel de s’interroger non seulement sur le rythme de la croissance, mais sur sa qualité. Pourtant, ce message peine encore à convaincre tant la population que les décideurs que le temps est venu de réorienter à la fois le discours et les politiques qui en découlent.

Le prix à payer pour cette myopie se manifeste déjà dans la dégradation de notre environnement et dans l’érosion de moins en moins silencieuse de notre patrimoine naturel. Les changements climatiques en sont l’expression la plus visible, mais ils ne résument pas l’ampleur du phénomène. Avez-vous remarqué la raréfaction des hirondelles dans nos campagnes ? Nous transmettons bien plus qu’un bilan comptable : nous léguons un monde vivant — ou appauvri.

Dans le registre des bilans comptables, il en est un qui fait explicitement l’objet du débat démocratique sous l’angle de l’équité intergénérationnelle : celui du secteur public, et plus particulièrement de son endettement. L’argument paraît frappé au coin du bon sens : une génération ne devrait pas se payer des services à crédit pour en refiler la facture à la suivante, contrainte dès lors de rembourser ce dont elle n’a pas bénéficié tout en finançant ses propres besoins. Une telle logique justifie la mise en place de garde-fous budgétaires destinés à prévenir les déficits excessifs.

Pour avoir moi-même participé à ce débat lorsque j’étais au gouvernement, je sais malheureusement combien il peut s’enliser dans un vocabulaire réducteur. Ce simplisme vaut d’ailleurs autant pour les défenseurs de la « rigueur » que pour les pourfendeurs de « l’austérité ».

Ce qui devrait d’abord orienter la discussion, c’est la qualité des dépenses publiques : ce qu’elles financent aujourd’hui et ce qu’elles rendent possible demain. Cela vaut pour toutes les dépenses, qu’elles soient courantes et récurrentes ou plus ponctuelles, comme celles associées aux investissements.

Le véritable test supplémentaire applicable aux dépenses financées par la dette devrait être celui de leurs bénéfices à long terme pour ceux qui nous suivent — et qui auront à en assumer la facture, intérêts compris. Comme pour la croissance économique, où nous persistons à raisonner en quantum plutôt qu’en qualité, nous devons, en matière de dette et de déficits publics, opérer le même virage.

Qu’il s’agisse d’inflation, de croissance économique, de déficit ou de dette publique, nous en restons trop souvent à des objectifs conventionnels et superficiels. En soi, il n’y aurait pourtant rien de révolutionnaire à subordonner nos politiques économiques à une volonté explicite : transmettre à ceux qui nous suivent un monde meilleur que celui que nous avons reçu.

Rien de révolutionnaire ? Et pourtant, ce simple geste — cette hiérarchisation assumée des finalités — nous imposerait le test de cohérence que nous appliquons spontanément dans la sphère familiale et que nous oublions si commodément dans la sphère collective.

Ce simple geste pourrait changer bien des choses — pour le mieux.


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2 responses to “De la myopie des politiques économiques à nos sentiments”

  1. Avatar de Line Pelletier

    Très beau texte, votre sensibilité est touchante. Il serait intéressant et souhaitable selon ma vision des choses que vous nous aidiez à faire la part des choses entre les investissements à long terme bénéfiques pour l’ensemble et ceux dont l’endettement n’apporte rien ou peu. Concrètement, est-ce que les Investissements énergétiques du PGIRE doivent être considérés comme des investissements d’avenir ou s’agit-il encore une fois d’un gambling dans la transition énergétique de notre gouvernement?

    1. Avatar de Martin Coiteux

      Merci pour votre commentaire. Je prends bonne note de vos suggestions en vue de l’écriture de futurs billets.

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