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    C’est quoi un pays normal? Voilà peut-être une étrange question. S’il est une chose que la vie finit par nous apprendre, c’est à quel point il est difficile de faire entrer les personnes et les situations dans les mêmes petites cases. Il y a toujours quelque chose qui dépasse, quelque chose — ou quelqu’un — qui ne se plie pas exactement au moule. Peu importe comment nous imaginons la normalité, la diversité est toujours là pour nous surprendre — et pour nous faire douter.

    Pourtant, nous avons besoin d’une carte et de points de repère. Nous en avons besoin pour naviguer des destinées autrement incertaines. C’est pourquoi nous tapissons notre univers de bornes qui définissent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, ce qui est encouragé et ce qui est prohibé, ce qui préserve notre liberté et ce qui risque de nous la faire perdre. Des bornes culturelles, législatives, réglementaires — des bornes, en somme, qui dessinent les contours de la normalité.

    Ces bornes peuvent être déplacées, mais pas trop souvent — et surtout pas sans préparation. À pas d’humain, il faut du temps pour rejoindre et apprivoiser les nouvelles frontières de la normalité.

    C’est pour cela que, lorsque je réfléchis à la normalité d’une situation ou d’une trajectoire — appliquée à un collectif d’êtres humains, à un pays par exemple — je la conçois d’abord en termes de stabilité des règles et de prévisibilité des comportements.

    Un pays « normal » n’est pas un pays où il devient impossible de prévoir de quoi demain sera fait, ni un pays où les règles du jeu sont constamment remises en question au gré de l’humeur de ceux qui ont la responsabilité de les fixer.

    L’instabilité chronique ne figure donc pas parmi les caractéristiques des pays normaux, même si, dans leur quête naturelle d’un antidote à l’incertitude, les peuples trouvent souvent leur propre manière de reconstruire autrement une forme de stabilité.

    L’exemple qui me vient spontanément à l’esprit pour illustrer cette reconstruction de la stabilité autrement est celui de l’Argentine. Habitués à l’inflation chronique, elle-même sujette à d’impressionnantes montagnes russes, les Argentins ont trouvé refuge dans la conversion immédiate en dollars américains de tout revenu gagné en monnaie nationale et non dépensé.

    Il en est résulté une forme de dollarisation des esprits qui, à défaut d’avoir ramené une impression durable de normalité, a permis de réduire le coût individuel de l’instabilité collective.

    Pendant un peu plus d’une décennie, d’avril 1991 à janvier 2002, les autorités ont même exploité cette dollarisation des esprits en adoptant une règle d’équivalence entre le peso et le dollar — la convertibilité — qui a, un temps, ramené l’inflation à des niveaux comparables à ceux observés dans les pays « normaux ».

    Cette règle n’allait cependant pas survivre à une autre caractéristique de l’instabilité argentine : celle de ses finances publiques. L’épisode s’est ainsi conclu par une dévaluation et une énième répudiation de la dette du pays.

    Je me souviens d’avoir, peu de temps après, interviewé à Buenos Aires un économiste et consultant influent du secteur privé qui décrivait cet épisode traumatique en termes de perte de normalité, tout en pariant sur le retour de l’Argentine au sein de ce qu’il appelait la famille des pays normaux. Je pense désormais à lui chaque fois que je me pose la question de ce qu’est un pays normal.

    Malheureusement pour mon interlocuteur porteño, son pari d’un retour de l’Argentine au sein de la famille ainsi définie des pays normaux se fait toujours attendre près de vingt-cinq ans plus tard. La succession d’allers-retours en matière d’inflation, de gestion des finances publiques et de règles du jeu touchant le commerce et l’investissement ne s’est, depuis, jamais démentie.

    Dans son incarnation la plus récente, cette histoire prend la forme d’un président, Javier Milei, dont l’image est indissociable de la scie mécanique qu’il exhibait en campagne. La formule s’est ensuite transposée au nord de l’hémisphère, dans les mains d’une autre tête d’affiche du tourbillon politique qui caractérise le monde actuel, Elon Musk.

    Si la quête de normalité continue d’habiter les Argentins, la perte de normalité aux États-Unis au cours de la dernière décennie constituera, elle, la matière des livres d’histoire à venir.

    Malgré le spectacle peu édifiant du premier mandat de Donald Trump, son retour convaincant après un intermède de quatre ans ne laisse plus de doute sur l’existence d’un changement d’époque. Il y a désormais un avant et un après.

    Le pays dont la parole était respectée et les engagements crus s’efface à une vitesse vertigineuse, au profit d’un autre où le mensonge, les volte-face et le spectacle permanent finissent par tenir lieu de politique — au point de faire fuir les alliés d’hier. Une grandeur d’antan qui se mue peu à peu en isolement.

    Beaucoup d’Américains ne reconnaissent plus eux-mêmes leur pays. Mais la parole est souvent plus libre à l’extérieur, là où le filtre du patriotisme n’impose pas la même retenue. La formule du sénateur français Claude Malhuret est sans doute la plus percutante : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi ; c’est le palais qui devient un cirque. »

    On en conviendra : un pays normal n’est pas un cirque.

    Les Américains attachés à la normalité de leur pays ont devant eux un devoir historique — un devoir qu’eux seuls auront la capacité d’honorer. Pour les alliés traditionnels des États-Unis, comme pour leurs adversaires, les paris sont forcément ouverts.

    C’est peut-être une question de tempérament, mais ceux qui font le pari d’un retour à des États-Unis plus familiers sont loin d’avoir disparu. Ils projettent l’avenir à la manière de mon interlocuteur argentin, qui entrevoyait la réintégration de son pays au sein de la famille des pays normaux.

    Ils ont peut-être raison. Mais pour ceux et celles qui portent la responsabilité de la destinée de leurs propres peuples, mon conseil serait autre : ne prenez aucun risque. Préparez-vous au pire et accueillez le meilleur s’il advient — en sachant toutefois que le meilleur pourrait ne pas durer. L’histoire nous l’enseigne.

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    Tout juste avant de commencer mes études en sciences économiques, au début des années 1980, je voyais dans cette discipline une forme de médecine sociale : une science capable d’identifier les causes de maux collectifs de nature économique, comme le chômage, puis d’en trouver les remèdes afin de les prescrire aux autorités publiques. En somme, les économistes pouvaient être chercheurs ou praticiens, mais, dans un cas comme dans l’autre, je les imaginais adhérer à une certaine éthique du progrès social — et, pourquoi pas, à une forme de serment d’Hippocrate.

    C’était naïf, bien sûr. D’abord, cette vision reposait sur l’assimilation de la profession à une seule de ses branches : la macroéconomie, née de la volonté d’expliquer et de trouver l’antidote aux affres de la Grande Dépression des années 1930, et dont John Maynard Keynes était sans contredit le plus grand inspirateur. L’intérêt des économistes embrassait en réalité un univers bien plus vaste, appliquant ses outils d’analyse à une foule de problématiques, tantôt individuelles, tantôt sociales. Ensuite, cette vision allait se heurter à l’existence des idéologies et des chapelles, me rappelant sans cesse que le caractère scientifique de la discipline relevait davantage d’une aspiration que d’une réalisation indiscutable.

    Optimistes, mes professeurs voyaient dans le développement de méthodes statistiques et économétriques de plus en plus sophistiquées la voie par laquelle le bon grain serait un jour séparé de l’ivraie, permettant à la profession de se rallier à une compréhension commune du monde économique. Mais, dans cette branche de la discipline qui continuait de stimuler ma curiosité — la macroéconomie —, ce n’était pas vraiment ce qui se passait. Une lame de fond conduisait bel et bien à une convergence, mais celle-ci relevait davantage des méthodes que de la substance. Dans cette évolution vers une pureté méthodologique consensuelle, les acteurs de l’économie se voyaient de plus en plus réduits à leur plus simple expression, tandis que les variables qui intéressaient le plus les « constructeurs » de modèles devenaient souvent inobservables — et donc non directement mesurables. Contre toute attente, ces modèles, qui ne contenaient parfois même pas de véritable marché financier, devenaient l’interface entre les économistes des banques centrales et l’économie dont ils étaient censés être les interprètes.

    Alors même que cette interprétation professionnelle devenait de moins en moins incarnée, les véritables acteurs de l’économie — ceux dont les décisions se prennent au sein d’institutions concrètes et s’inscrivent dans des rapports de pouvoir — continuaient de déterminer la trajectoire de l’économie réelle. Et si celle-ci produisait de la croissance, elle engendrait aussi une crise financière d’envergure mondiale en 2008-2009, ainsi que des inégalités de plus en plus indécentes au sein même des sociétés où faisaient carrière les économistes les plus prestigieux — c’est-à-dire, pour l’essentiel, aux États-Unis.

    On me dira que certains de ces économistes, loin de se réfugier dans leur tour d’ivoire, ont au contraire contribué à façonner les changements réglementaires, politiques ou fiscaux à l’origine d’au moins une partie de ces dérives. D’autres, à l’inverse, les ont dénoncées. Je crois, pour ma part, que le tort principal de la profession a été soit de se désengager du débat public, soit de se laisser emporter par l’enthousiasme d’un moment historique où une conception plus libérale de l’organisation de l’économie semblait triompher — jusque même en Chine.

    J’ai moi-même mis du temps à reconnaître que certains de nos réflexes et de nos préjugés d’économistes brouillaient notre lecture des transformations sociales engendrées par l’expansion internationale d’un capitalisme soumis à toujours moins d’entraves. Nous aurions pourtant dû mieux savoir. Le capitalisme ne porte pas en lui ses propres mécanismes de régulation, et les réformes, même les mieux intentionnées, engendrent leur lot de perdants — y compris lorsque la richesse globale s’en trouve accrue. Il revient aux décideurs publics d’en tenir compte et d’agir en conséquence. Le capitalisme ne le fera pas à leur place. Or, aux États-Unis en particulier, tout porte à croire que le capitalisme a davantage « régulé » les pouvoirs publics que l’inverse.

    Nous assistons aujourd’hui à une érosion spectaculaire et inquiétante des normes démocratiques que l’on croyait au cœur de la gouvernance de la république américaine. On ne peut évidemment dissocier cette érosion de la personnalité même du président actuel des États-Unis. Il pourrait être tentant de croire qu’au terme d’un prochain cycle électoral et de la mise en place d’une nouvelle administration, tout reviendra à une certaine forme de normalité. Il existe toutefois une autre lecture des choses.

    Donald Trump est unique et impose indubitablement sa propre empreinte aux États-Unis comme au reste du monde. Mais il est aussi le symptôme d’une aliénation croissante ressentie par de nombreux Américains — une aliénation qu’il a su capter et canaliser à son profit. Celle-ci n’est évidemment pas que d’ordre économique; elle possède aussi une dimension culturelle. Il est néanmoins difficile de ne pas y voir l’héritage de la crise financière de 2008-2009, ainsi que celui de la disparition, souvent non compensée, d’opportunités économiques dans certains États clés.

    Cet héritage a d’abord contribué, au sein du Parti républicain, à l’émergence du Tea Party, puis du mouvement MAGA. Un héritage auquel l’autre grand parti américain, le Parti démocrate, cherche encore une réponse pleinement convaincante.

    Si j’insiste sur le cas des États-Unis, c’est non seulement parce que la dégradation qui y est observée ne peut plus être occultée, mais aussi parce qu’elle interpelle toutes les démocraties, qui ne savent plus très bien si leur allié historique et elles-mêmes appartiennent toujours à la même famille. C’est aussi parce qu’il nous faut nous préoccuper de la qualité de la démocratie dans notre propre cour. 

    Même si je suis inquiet, je garde confiance dans la capacité de la société civile organisée à maintenir haut le flambeau des valeurs démocratiques. Je trouve d’ailleurs une grande part de mon inspiration aux États-Unis, où des leaders d’opinion, des intellectuels et de simples citoyens engagés prennent la parole et se mobilisent. Il manque cependant encore la voix des milieux d’affaires…

    Pour les économistes dont je suis, cela devrait signifier un engagement public accru et, oui, l’adhésion à une certaine éthique du progrès social — telle que j’imaginais le rôle de la profession lorsque j’ai choisi, il y a quelques décennies, d’en faire la mienne.

    L’économie au service de la démocratie : voilà le programme.

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    C’est peu connu du grand public, mais il existe une connexion toute britannique au mot « austérité ». Bien avant de devenir le repoussoir politique qu’il est aujourd’hui, ce terme désignait, en Grande-Bretagne, la frugalité et le courage nécessaires au redressement du pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Héritier direct des privations imposées par l’effort de guerre et de la reconstruction difficile qui s’ensuivit, il trouva une expression nette et nullement péjorative dans la politique du gouvernement travailliste de Clement Attlee et dans le discours de son chancelier de l’Échiquier de 1947 à 1950, Stafford Cripps. Les historiens britanniques allaient par la suite désigner cette période charnière de l’après-guerre — de 1945 à 1951 — comme « l’âge de l’austérité ». Cette austérité ne relevait en rien d’une politique budgétaire choisie, mais de contraintes indiscutables héritées de la guerre.

    Ni les économistes ni même le public, au Royaume-Uni comme ailleurs, ne se référaient alors au terme « austérité » pour qualifier les exercices de resserrement périodique des dépenses qui ponctuaient les cycles budgétaires des pays développés. Il aura fallu attendre un autre premier ministre et un autre chancelier de l’Échiquier britanniques — conservateurs cette fois —, David Cameron et George Osborne, pour que l’expression « âge de l’austérité » soit ressuscitée dans un tout autre contexte historique, celui de l’après-crise financière de 2008-2009. Sans doute conscient de la portée historique de l’expression, David Cameron déclarait en 2009 : « l’ère de l’irresponsabilité cède la place à l’ère de l’austérité » (the age of irresponsibility is giving way to the age of austerity).

    En dépit de leur volonté d’inscrire leur politique budgétaire dans la continuité de l’histoire britannique — et plus particulièrement dans celle de l’après-guerre —, Cameron et Osborne n’auront finalement réussi qu’à polariser le débat public. Depuis lors, le mot en A s’est mondialisé hors de son île d’origine pour désigner une réalité bien différente : non plus une contrainte collective héritée de la guerre, mais des choix budgétaires perçus comme contestables et, de ce fait, contestés.

    La nouvelle « norme » en matière de définition de l’austérité est ainsi devenue essentiellement politique, au moment même où la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique permettaient aux gouvernements des démocraties occidentales de réduire leurs dépenses militaires afin de consacrer davantage de ressources à d’autres priorités — santé, retraites, maintien et, dans certains cas, élargissement du filet social. Ce « dividende de la paix » n’a toutefois pas survécu au retour de l’impérialisme russe ni au choc que représente, pour l’Europe, le Canada et des démocraties asiatiques comme la Corée du Sud et le Japon, l’incertitude croissante entourant la fiabilité de l’alliance américaine.

    Les signaux envoyés par l’administration américaine, dans le contexte du retour de Donald Trump à la présidence — qu’il s’agisse d’une certaine complaisance à l’égard de Vladimir Poutine, de déclarations remettant en cause des souverainetés ou des équilibres territoriaux établis, ou encore d’une approche des relations commerciales ne distinguant plus clairement alliés et rivaux stratégiques — ont contribué à ébranler des certitudes longtemps tenues pour acquises.

    Si l’austérité des cycles « normaux » de restriction des dépenses n’est pas sans douleur, celle qui se profile aujourd’hui pour le Canada et l’Europe, à la faveur de la résurgence des tensions géopolitiques et de la fragilisation de leurs alliances, représente un tout autre défi. C’est celle qui nous oblige, en quelque sorte, à choisir entre le pain et les canons.

    Certes, cet arbitrage est aujourd’hui moins contraignant qu’il ne l’était pour la Grande-Bretagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le développement économique a élargi le champ des possibles. Cela ne signifie pas pour autant que l’ajustement sera facile, ni sur le plan économique ni sur le plan politique.

    Le défi est particulièrement important pour le Canada, sans doute l’un des pays ayant le plus bénéficié du dividende de la paix, tant en raison de sa position géographique que de la solidité apparente de son alliance avec les États-Unis. Alors que plusieurs pays européens envisagent désormais de porter leurs dépenses militaires d’environ 2 % à 3,5 % du PIB — en plus d’un effort additionnel pouvant atteindre 1,5 % du PIB pour des dépenses connexes —, le Canada fait face à un ajustement de même nature, mais à partir d’un niveau avoisinant à peine 1 % du PIB.

    Ce ne sera pas facile en Europe. Pour le Canada, il s’agit toutefois d’une véritable rupture structurelle — d’un changement d’époque dont les nombreuses ramifications n’ont pas encore pleinement pénétré le débat public. Il sera d’ailleurs difficile d’extirper cette question du narratif aujourd’hui dominant, au Canada comme ailleurs, en matière de dépenses publiques et d’austérité.

    Malgré les discours rassurants qui se réfèrent à la dette nette des actifs des régimes publics de retraite, comme le RPC et le RRQ, la situation du Canada en matière d’endettement public n’est pas fondamentalement différente de celle d’un pays européen typique. Ces actifs ne seront en effet jamais disponibles pour autre chose que le paiement des rentes promises. S’il existe un espace pour financer une hausse des dépenses militaires par un recours accru à l’endettement, celui-ci demeure limité — et sans doute inférieur à celui dont dispose, par exemple, l’Allemagne. Tôt ou tard, les besoins de financement du secteur militaire appelleront à la fois une hausse du poids des recettes fiscales et une réduction relative des dépenses non militaires fédérales en pourcentage du PIB. Le choc avec les provinces, déjà aux prises avec la hausse structurelle des dépenses de santé, apparaît dès lors inévitable.

    Il faut donc s’attendre à des négociations difficiles entre le gouvernement fédéral et les provinces, dans un contexte propice à la résurgence du débat sur le déséquilibre fiscal entre les deux ordres de gouvernement. Cela ne résoudra toutefois en rien le problème de fond : celui d’une contrainte budgétaire inéluctable, qui appelle moins une expansion globale des dépenses qu’un arbitrage explicite entre celles-ci.

    Dans un tel contexte, il serait malheureux que l’ajustement requis repose, dans une tradition trop souvent canadienne, sur des décisions budgétaires prises de manière isolée. Il serait au contraire souhaitable que cet exercice se fonde sur un effort délibéré de coordination entre les différents ordres de gouvernement, ainsi que sur une réflexion collective quant à l’évolution du partage des ressources fiscales. Cela appelle, en définitive, la construction d’un véritable consensus national sur les priorités à financer et sur les sacrifices qu’elles impliquent.

    Nous nous sommes habitués au cours des dernières décennies à débattre de l’austérité dans son acceptation moderne, et donc dénuée de tout lien avec sa dimension historique, fondée sur la défense de la souveraineté nationale.  Pourtant, à bien des égards, la situation actuelle nous rapproche davantage de celle qu’a connue la Grande-Bretagne de l’après-guerre que de celle des années ayant suivi la crise financière mondiale.  L’austérité redevient ainsi ce qu’elle était à l’origine : non un programme politique parmi d’autres, mais l’expression d’une contrainte imposée et d’un défi collectif.

    La difficulté, pour les démocraties contemporaines, tient toutefois à ce que cette réalité imposée survient dans des sociétés plus fragmentées et moins enclines à accepter des arbitrages explicites entre priorités concurrentes. C’est particulièrement vrai au Canada, où les mécanismes de coordination des décisions sont imparfaits et où la culture politique se nourrit souvent du spectacle des querelles fédérales-provinciales.

    L’enjeu dépasse donc largement sa dimension budgétaire. Il est fondamentalement politique. Il réside dans la capacité des gouvernements — et, au-delà d’eux, des citoyens qu’ils représentent — à reconnaître la nature réelle des contraintes auxquelles ils sont confrontés, pour en tirer les conséquences et construire les compromis nécessaires.

    Voilà le véritable défi démocratique auquel ce nouvel « âge de l’austérité » nous convie.  

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    Photo by Vincent M.A. Janssen on Pexels.com

    Drôle d’époque, quand même. Une époque où chacun est hyperconnecté, sans toujours savoir ni à quoi ni pourquoi.
    La connectivité, pourtant, renvoie — par ses racines latines — aux liens qui nous unissent. Elle rend possible la communauté. En ratissant de plus en plus large, elle devrait même favoriser le métissage. Et maintenant qu’elle verse dans l’hyperbole, ne devrait-elle pas accélérer encore davantage le métissage des cultures ?

    C’est en revoyant récemment le film Testament de Denys Arcand que je me suis rappelé l’un des paradoxes de notre époque. À une ère où la connectivité répand les modes et accélère les tendances à la vitesse d’un clic — pensons seulement à l’engouement récent pour le « chocolat de Dubaï » — ce n’est pas tant le métissage qui semble s’imposer que la résistance à celui-ci. Une résistance qui, paradoxe suprême, adopte les codes d’une culture qui n’était pas la sienne.

    Maître de la satire réaliste, Arcand touche à une grande part de vérité en présentant comme imposteurs ces « citoyens engagés » souhaitant défendre l’honneur de la nation Mohawk au prix de l’élimination d’une fresque historique.
    Ces « imposteurs » sont essentiellement des étudiants, mus par l’idéologie de l’élimination des « symboles » réputés colonialistes ou racistes à l’aune des valeurs contemporaines. Dans les faits, aucun d’entre eux n’a de lien génétique ou culturel avec ceux qu’ils prétendent défendre. Certains sont même des Français de l’Hexagone. Ils appartiennent en revanche à une communauté hyperconnectée, alimentée par un mouvement idéologique issu — qu’ils en soient conscients ou non — des campus américains, capable de décliner de multiples formes de « micro-agressions » qu’il souhaite faire disparaître de l’espace public.

    Inspiré par une série d’épisodes où des protestataires s’en sont pris à des artistes, créateurs ou auteurs jugés « coupables » d’appropriation ou d’insensibilité culturelle à l’égard de groupes définis comme minoritaires, Arcand illustre — ironie suprême — un phénomène d’appropriation culturelle à l’envers. Celui-ci va d’un groupe culturellement dominant, enraciné aux États-Unis, vers des groupes enracinés ailleurs, mais devenus les propagateurs d’une nouvelle forme d’évangile.
    Ils deviennent ainsi les témoins militants d’un métissage idéologique unilatéral.

    On aurait tort de limiter ce phénomène aux étudiants. Au Canada, un exemple similaire s’est manifesté lors du Convoi de la liberté, ce mouvement de camionneurs qui occupa le centre-ville d’Ottawa en 2022.
    À l’époque, j’avais trouvé particulièrement révélateur — et inquiétant — que certains de ses protagonistes, dont le mari de l’une de ses figures de proue, Tamara Lich, invoquent le « premier amendement » pour défendre leur droit de s’exprimer et de manifester. Un article de la Constitution américaine invoqué par des Canadiens pour défendre leurs droits au Canada ! J’y voyais le produit d’un déracinement des esprits issu d’une connectivité à sens unique, les codes américains s’imposant jusque dans le déni inconscient de la réalité politique et juridique du pays.

    Le métissage idéologique unilatéral semble ainsi imperméable aux distinctions entre gauche et droite. Il s’infiltre même dans les médias qui existaient bien avant que l’hyperconnectivité ne leur fasse perdre une grande part de leurs auditeurs les plus jeunes. Il s’insinue jusque dans les habitudes de langage, en apparence anodines.
    Nos chaînes d’information continue n’ont jamais autant consacré d’espace à la politique américaine que depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, diffusant en direct la moindre conférence de presse et les moindres déclarations de l’impétueux et imprévisible président.
    Cela invite déjà à réfléchir dans un pays où une poussée d’indignation patriotique ne se dément pas, depuis qu’il a pris l’habitude de se référer au Canada comme à un possible 51e État. Mais c’est dans la manière même dont beaucoup de commentateurs — et même certains politiciens — se réfèrent au président américain que se révèle quelque chose de peut-être plus profond.

    Suis-je le seul à remarquer à quel point il est fréquent d’entendre simplement « le président » ou, chez certains politiciens canadiens, « monsieur le président » lorsqu’ils parlent du président des États-Unis ? Ne serait-il pas plus approprié, surtout dans un pays soumis à la rhétorique peu respectueuse du président d’un pays voisin mais néanmoins étranger, de se référer à lui, comme c’est le cas ailleurs, en utilisant les mots « président des États-Unis » ou « président Trump » ?
    Cette habitude, si répandue qu’elle n’est presque plus remarquée, illustre une autre forme d’appropriation culturelle à l’envers qui imprègne notre époque.

    Si notre ère hyperconnectée est celle du métissage des cultures, il faut bien admettre qu’elle est aussi celle d’un brassage asymétrique. À gauche, à droite, au centre et dans les médias de tout acabit, on retrouve bien plus que des indices d’appropriation culturelle. Pas celle régulièrement dénoncée par des manifestants eux-mêmes contestés. Celle qui transcende les lignes traditionnelles de démarcation politique et culturelle : l’appropriation culturelle à l’envers.

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    Photo by Fernando Yllescas on Pexels.com

    Je fais partie de ces hommes qui peinent à réprimer leurs larmes devant une scène particulièrement émouvante d’un film ou d’une série. Pour celles et ceux qui n’ont connu que mon visage public — surtout celui que les médias ont façonné à l’époque où j’étais en politique — cela surprendra peut-être. Pourtant, j’ai toujours été ainsi.

    Cette sensibilité, je l’ai ressentie dès l’enfance. Mon plus lointain souvenir remonte au visionnement du film Le Vieil Homme et l’Enfant, de Claude Berri. Ce film raconte l’histoire d’un enfant juif confié à un vieux couple de paysans pendant l’Occupation. Ignorant tout des origines de l’enfant, le vieil homme exprime sans détour ses préjugés antisémites. Et pourtant, l’affection profonde qui naît entre eux constitue l’une des plus émouvantes leçons d’humanité que je connaisse. Des décennies plus tard, je me rappelle avec la même émotion intacte ce film où Alain Cohen incarnait l’enfant et Michel Simon le vieil homme.

    Plus récemment — dans un registre naturellement plus léger —, cette émotion empathique m’a accompagné d’un épisode à l’autre des six saisons de la série Parenthood. À travers les épreuves et les joies d’une famille s’étendant sur trois et même quatre générations, la série rappelle avec justesse combien la famille nous sert à la fois de refuge et de boussole.

    C’est peut-être un cliché, mais avec le passage du temps — et les rides qui l’accompagnent — on apprend à mieux distinguer l’accessoire de l’essentiel. Et au sommet de cet essentiel se trouvent la famille, le bien-être de nos enfants et, une fois grands-parents devenus, l’avenir de nos petits-enfants. Un avenir que nous souhaitons meilleur que celui que nous avons nous-mêmes connu.

    Ce sentiment est puissant. Il constitue même l’une des caractéristiques fondamentales de l’espèce humaine : la capacité de se projeter dans le temps, au-delà de sa propre existence, et de le faire en se laissant guider par des principes moraux. 

    Depuis quelques années, une réflexion m’habite : je constate une dissonance troublante entre les objectifs cardinaux de nos politiques économiques et cette volonté profondément humaine de laisser à nos petits-enfants un monde meilleur que celui que nous avons reçu. Lorsque nous passons de la famille à la collectivité, cette volonté semble s’estomper. C’est comme si nous devenions myopes à nos propres sentiments. 

    Dans un billet récent sur la « tyrannie des moyennes », j’ai mis le doigt sur l’une des manifestations les plus révélatrices de cette myopie. Nous avons pris l’habitude de définir l’inflation comme le taux annuel de variation d’un indice particulier — l’indice des prix à la consommation qui rend très imparfaitement compte du coût réel du logement, notamment des prix des propriétés et des loyers tels qu’ils se négocient sur le marché. En confiant à la banque centrale le mandat de stabiliser à 2 % l’inflation ainsi mesurée, nous avons implicitement avalisé une politique condamnée à rester les bras croisés devant une crise du logement en longue gestation — crise que les plus jeunes subissent aujourd’hui avec une acuité particulière. 

    Une autre illustration de nos manquements à l’exigence de transmission d’un monde meilleur réside dans notre rapport à la croissance économique, que nous définissons, là encore, à partir d’un indicateur précis : le PIB. Force est d’admettre que l’expansion du PIB peut être synonyme d’emplois et de perspectives de revenus pour les plus jeunes — des bénéfices qu’on ne saurait balayer du revers de la main dans une perspective d’équité envers ceux qui commencent leur vie active.

    Néanmoins, à long terme, le lien entre la croissance du PIB et le bonheur que les gens disent ressentir apparaît, dans les pays avancés, au mieux ténu. Dès lors, il devient essentiel de s’interroger non seulement sur le rythme de la croissance, mais sur sa qualité. Pourtant, ce message peine encore à convaincre tant la population que les décideurs que le temps est venu de réorienter à la fois le discours et les politiques qui en découlent.

    Le prix à payer pour cette myopie se manifeste déjà dans la dégradation de notre environnement et dans l’érosion de moins en moins silencieuse de notre patrimoine naturel. Les changements climatiques en sont l’expression la plus visible, mais ils ne résument pas l’ampleur du phénomène. Avez-vous remarqué la raréfaction des hirondelles dans nos campagnes ? Nous transmettons bien plus qu’un bilan comptable : nous léguons un monde vivant — ou appauvri.

    Dans le registre des bilans comptables, il en est un qui fait explicitement l’objet du débat démocratique sous l’angle de l’équité intergénérationnelle : celui du secteur public, et plus particulièrement de son endettement. L’argument paraît frappé au coin du bon sens : une génération ne devrait pas se payer des services à crédit pour en refiler la facture à la suivante, contrainte dès lors de rembourser ce dont elle n’a pas bénéficié tout en finançant ses propres besoins. Une telle logique justifie la mise en place de garde-fous budgétaires destinés à prévenir les déficits excessifs.

    Pour avoir moi-même participé à ce débat lorsque j’étais au gouvernement, je sais malheureusement combien il peut s’enliser dans un vocabulaire réducteur. Ce simplisme vaut d’ailleurs autant pour les défenseurs de la « rigueur » que pour les pourfendeurs de « l’austérité ».

    Ce qui devrait d’abord orienter la discussion, c’est la qualité des dépenses publiques : ce qu’elles financent aujourd’hui et ce qu’elles rendent possible demain. Cela vaut pour toutes les dépenses, qu’elles soient courantes et récurrentes ou plus ponctuelles, comme celles associées aux investissements.

    Le véritable test supplémentaire applicable aux dépenses financées par la dette devrait être celui de leurs bénéfices à long terme pour ceux qui nous suivent — et qui auront à en assumer la facture, intérêts compris. Comme pour la croissance économique, où nous persistons à raisonner en quantum plutôt qu’en qualité, nous devons, en matière de dette et de déficits publics, opérer le même virage.

    Qu’il s’agisse d’inflation, de croissance économique, de déficit ou de dette publique, nous en restons trop souvent à des objectifs conventionnels et superficiels. En soi, il n’y aurait pourtant rien de révolutionnaire à subordonner nos politiques économiques à une volonté explicite : transmettre à ceux qui nous suivent un monde meilleur que celui que nous avons reçu.

    Rien de révolutionnaire ? Et pourtant, ce simple geste — cette hiérarchisation assumée des finalités — nous imposerait le test de cohérence que nous appliquons spontanément dans la sphère familiale et que nous oublions si commodément dans la sphère collective.

    Ce simple geste pourrait changer bien des choses — pour le mieux.

  • Certains ouvrages ont le pouvoir d’accélérer une réflexion déjà amorcée mais jusque-là inachevée. C’est en lisant le plus récent ouvrage de l’économiste britannique Daniel Susskind, Growth, que j’ai mieux compris le malaise que me cause l’importance excessive accordée à la croissance d’un simple indicateur statistique — le PIB — comme objectif central des politiques publiques dans les pays développés.

    Dans un chapitre particulièrement éclairant, Susskind rappelle que ce fameux indicateur est une création du XXᵉ siècle et qu’avant 1950, des décennies, voire des siècles, de politique publique se sont écoulés sans que la croissance économique ne constitue un objectif en soi. Autrement dit, ce n’est pas l’objectif qui a appelé la mesure, mais l’existence même de la mesure qui a progressivement façonné l’objectif. 

    L’économie n’a pourtant pas attendu le concept et la mise au point du PIB pour exister. Elle était — et demeure — un réseau de relations interpersonnelles liées à la production et à l’échange des biens et services dont les sociétés humaines, grandes et petites, ont besoin pour subsister et réaliser leurs ambitions personnelles, familiales et collectives. Un réseau qu’aucun indicateur statistique ne saurait résumer.

    Cela dit, le lien entre le PIB par habitant et une large gamme d’indicateurs de bien-être est solidement établi — mais il est surtout marqué lorsque les sociétés franchissent les seuils de la pauvreté. Tant que les besoins fondamentaux ne sont pas assurés, la croissance transforme concrètement la vie des gens. Une fois ces seuils dépassés, les rendements deviennent toutefois décroissants.

    Au sein des pays riches, justement, les enquêtes sur le bonheur montrent que si, à un moment donné, les individus plus aisés se déclarent généralement plus satisfaits que les moins favorisés, l’augmentation du revenu moyen d’une décennie à l’autre ne s’accompagne pas nécessairement d’un progrès significatif de la satisfaction moyenne. Selon certaines études, ce progrès serait même tout simplement inexistant.  

    C’est là l’essence de ce que l’on appelle aujourd’hui le « paradoxe d’Easterlin », du nom de l’économiste américain Richard Easterlin, qui a mis en lumière ce phénomène.

    Si la croissance n’est plus, dans les sociétés avancées, le moteur du progrès humain qu’elle a été par le passé, pourquoi continue-t-elle de demeurer l’objectif cardinal de nos politiques? 

    Je connais la réponse que nombre d’hommes et de femmes engagés en politique invoquent presqu’invariablement: accélérer la croissance permettrait de financer les programmes actuels — comme ceux que l’on souhaite mettre en place — sans devoir augmenter les impôts.

    Une version plus sophistiquée du même argument soutient qu’une croissance plus rapide permettrait d’accroître l’endettement public sans compromettre sa soutenabilité. Dans les deux cas, la croissance devient un lubrifiant politique, évitant au gouvernement comme aux électeurs d’être confrontés à la hiérarchisation des priorités et aux arbitrages difficiles que celle-ci implique.  La croissance facilite le financement de l’État, certes, mais cela ne devrait pas nous éviter de nous poser certaines questions plus fondamentales.

    D’abord, dans les sociétés déjà avancées, il ne faut pas trop s’illusionner sur la capacité du gouvernement à accélérer la croissance au-delà de l’élan des ambitions humaines, largement hors de son contrôle.  L’État doit néanmoins s’assurer de maintenir la qualité et la pertinence des infrastructures publiques et du système d’éducation dans une société qui ne cesse d’évoluer sur le plan technologique.  Il peut aussi éviter de constituer lui-même un frein à la prospérité lorsqu’il décourage, par des interventions aux conséquences mal évaluées, des investissements qui auraient autrement été socialement utiles. 

    Tout cela exige déjà de solides compétences en conception et mise en œuvre des politiques publiques, ainsi qu’un sens aigu des priorités.  Mais ces mêmes compétences peuvent avoir, si elles sont bien utilisées, davantage d’impact sur la qualité de la croissance que sur son quantum.   Or, en continuant de traiter l’économie comme un objet qu’il suffirait d’agrandir pour être heureux, nous passons à côté de ce qui est autrement plus important :  la qualité même de ce réseau de relations interpersonnelles centré autour de la production, de l’échange et de la réalisation des ambitions des personnes, des familles, et des communautés, des plus petites aux plus grandes.

    Pour le gouvernement, cela implique de se concentrer sur la qualité des services et des infrastructures publiques, sur la qualité de vie offerte aux communautés habitant son territoire, ainsi que sur l’ensemble des leviers de nature plus sociale qui, en atténuant les inégalités de perspectives entre les personnes, donnent la légitimité et le sentiment d’appartenance nécessaires à l’engagement des citoyens envers la collectivité.  Dit autrement, le progrès humain ne se réduit pas à l’augmentation des revenus, mais tient davantage à l’élargissement des possibilités réelles dont disposent les individus pour mener la vie qu’ils ont des raisons de valoriser — ce que l’économiste Amartya Sen appelle leurs « capabilités ».

    Au-delà de l’élargissement de ces capabilités, le gouvernement doit aussi se préoccuper de corriger par les actions législatives et réglementaires nécessaires les zones de conflit entre la réalisation des ambitions individuelles et collectives, zones de conflit que les économistes nomment plus couramment « externalités ».  Après des décennies où le quantum de croissance a été au centre des priorités, c’est sans aucun doute la préservation de la qualité de l’environnement dans l’ensemble de ses dimensions, ainsi que l’attention à la soutenabilité de notre modèle de développement qui devraient au premier chef retenir l’attention.

    Ce n’est donc plus le PIB qu’il faut viser, cette « économie-objet » qui nous éloigne de ce qui importe le plus et qui nous empêche de débattre des priorités devant guider notre destin collectif.  Ce n’est pas être contre la croissance que de reconnaître qu’elle n’est pas une fin en soi. En matière de politiques publiques, il est temps de l’affirmer clairement : la qualité doit passer avant le quantum. 

  • modern building with roof terrace
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    Ça fait maintenant longtemps que l’étoile polaire de nos banques centrales est un chiffre en apparence anodin : 2 %.

    Appliqué à une moyenne pondérée des prix de ce que consomme une moyenne des ménages, ce repère a tout pour plaire à des institutions farouchement attachées à leur caractère technique et apolitique. L’objectif est clair, mesurable, neutre en apparence et — comme l’atteste l’histoire des dernières décennies — le plus souvent atteignable, pour peu que l’on accorde aux banques centrales l’indépendance d’action nécessaire.

    Je ne suis pas contre cette indépendance, bien au contraire. L’histoire a montré à maintes reprises pourquoi elle est indispensable. Les banques centrales ne peuvent cependant se faire d’illusions sur la neutralité de la politique qu’elles conduisent. Dans ce cas précis, en poursuivant sans amendement l’objectif d’un taux d’inflation de 2 % calculé pour la moyenne des ménages, elles ont offert à une génération ce qu’elles ont retiré à la suivante.

    Pour comprendre comment cela a été possible, il faut d’abord rappeler que l’influence des banques centrales sur l’inflation est essentiellement indirecte. Elle passe par leur capacité à agir sur le coût du crédit et sur la valeur des actifs. Lorsque, par leurs actions, elles abaissent durablement le coût du crédit, elles donnent aux ménages et aux entreprises les moyens de payer plus cher les actifs qu’ils souhaitent acquérir. Pour les ménages, l’un de ces actifs compte plus que tout autre : la maison qu’ils habitent. La baisse marquée et prolongée des taux d’intérêt qui a accompagné l’adoption des différentes variantes de la politique du 2 % d’inflation ne pouvait donc qu’entraîner une hausse significative des prix de l’immobilier.

    Cette politique, il vaut la peine de le rappeler, a été adoptée et mise en œuvre dans un contexte bien particulier de l’histoire contemporaine : l’entrée de pays jusque-là en marge des grandes chaînes d’approvisionnement mondiales et la délocalisation d’une part importante de la production manufacturière vers nombre d’entre eux, au premier rang desquels figure la Chine.

    Devant la pression durable à la baisse sur les coûts et les prix qu’impliquait cette lame de fond, les banques centrales se sont montrées disposées à « tolérer » davantage d’inflation dans les secteurs les moins exposés à cette concurrence internationale, afin de ramener l’augmentation moyenne des prix vers la cible de 2 %. La scène était ainsi mise pour une baisse séculaire des taux d’intérêt — et, en contrepartie, pour une hausse fulgurante des prix immobiliers.

    Dans le contexte particulier dans lequel elle a longtemps été mise en œuvre, cette fixation sur une moyenne des prix a donc contribué à créer un obstacle sérieux — devenu dans certains cas presque insurmontable — à l’accès à la propriété pour la jeune génération.

    Mais la tyrannie des moyennes ne s’arrête pas là. La construction même de l’indice servant au calcul de l’inflation est en grande partie insensible aux difficultés vécues par les plus jeunes en matière d’accès à la propriété et de coût du logement. L’échantillon retenu à cette fin couvre en effet un large spectre de propriétaires et de locataires, dont seule une fraction est directement confrontée aux conditions actuelles du marché. Le coût du logement qui en résulte est ainsi moins le reflet de l’état présent du marché que celui d’une moyenne historique mobile.

    Évidemment, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est plus celui qui a longtemps exercé une pression à la baisse sur le prix des biens manufacturiers. Les banques centrales ont en outre appris à la dure, avec la COVID, qu’elles avaient peut-être trop rapidement enterré le spectre de l’inflation — même lorsqu’elle est mesurée, dans le cas du logement, à l’aide d’une forme de moyenne mobile. Les conditions de crédit se sont d’abord resserrées, puis stabilisées à un niveau plus tolérable, mais néanmoins supérieur à ce qui avait constitué la norme pour une génération de plus chanceux. Le transfert de richesse a eu lieu. Il sera bien difficile de le défaire.

    Apprendrons-nous un jour la leçon des moyennes ?

  • J’ai longtemps pensé que le jour où j’aurais le privilège du temps, je ferais Compostelle. L’idée avait sans doute germé à la lecture du premier roman de Paulo Coelho, mais elle demeurait abstraite, lointaine. Elle a commencé à m’habiter plus intensément à l’écoute de la voix envoûtante de Teresa Salgueiro et de la musique de Madredeus, dans Na estrada de Santiago. Puis il y eut The Way, le film d’Emilio Estevez. À ce moment-là, l’idée n’était plus une hypothèse, mais une évidence : je marcherais vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

    Et pourtant, le jour où les astres étaient enfin alignés, le doute s’est installé. En me penchant sur les chiffres de fréquentation des différents chemins de Compostelle, j’ai pris conscience d’une réalité fort différente de celle que j’avais imaginée. Je me voyais désormais marcher au milieu d’une foule, surtout si, comme je l’avais jusqu’alors toujours envisagé, j’empruntais le mythique Camino Francés, partant de Saint-Jean-Pied-de-Port, dans le Pays basque français.

    Je me suis donc mis à la recherche d’un chemin moins achalandé, capable d’évoquer en moi la même dimension spirituelle que j’associais à Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est ainsi que, tout naturellement, je me suis tourné vers l’Italie et que, parmi différentes alternatives, le Cammino di San Benedetto s’est imposé à moi comme première destination de marche pèlerine. Si les arguments en faveur de ce choix initiatique étaient nombreux, c’est un documentaire de Luca Contieri, découvert sur YouTube, qui a cristallisé ma décision.

    Le Cammino di San Benedetto n’est pas un chemin séculaire. Il est né de la vision et de la détermination d’un contemporain : Simone Frignani, résident de Maranello, près de Modène, en Émilie-Romagne. Passionné de nature et de longues randonnées à pied ou à vélo, il a un jour troqué sa carrière de biologiste pour celle d’enseignant de religion.
    Le chemin qu’il a tracé au cœur des Apennins relie les trois lieux les plus importants de la vie de San Benedetto da Norcia— Norcia, Subiaco et Montecassino — mais, au-delà de son caractère à la fois historique et spirituel, il constitue aussi un véritable projet de revitalisation du territoire. Et cela aussi m’a séduit.

    L’Italie n’est certes pas seule dans ce combat, mais des parties significatives de son territoire se dépeuplent sous l’effet conjugué de la concentration des activités économiques dans les grandes villes et du vieillissement de sa population. Nichés au cœur d’une nature magnifique, des villages au patrimoine historique et culturel remarquable se vident et se referment.
    À l’écart des lieux communs de l’affluence touristique, ces villages, qui appartiennent à ce que les Italiens appellent l’Italia minore, n’ont bien entendu rien de mineur. Ils peuvent, de surcroît, littéralement renaître grâce aux pèlerins qui s’y arrêtent en chemin, le temps d’en admirer la beauté, d’y manger et d’y dormir.

    Cette réalité, je l’ai vue de mes yeux et je l’ai entendue dans la voix de mes hôtes, à Monteleone di Spoleto, à Leonessa, à Rocca Sinibalda, à Collepardo, et à tant d’autres endroits tout au long de mon parcours. Le chemin a vu naître une association de volontaires, attentifs aux besoins et à la sécurité des pèlerins, soucieux du bon état des sentiers, et fiers de la richesse naturelle et patrimoniale du territoire qu’ils habitent. Une famille, en somme, faisant sentir à chaque pèlerin qu’il en est devenu un membre à part entière.

    Le Cammino di San Benedetto est encore relativement jeune. Il a fêté son dixième anniversaire en 2022 et je l’ai parcouru en 2023. S’il est encore loin de connaître l’affluence étourdissante de Compostelle, il n’est déjà plus tout à fait confidentiel, même en dehors de l’Italie. Il reste toutefois un chemin à l’écart des modes, exigeant pour le corps mais apaisant pour l’esprit. C’est pour moi le chemin qui m’a mis sur la route de ceux qui ont suivi et, je l’espère, de ceux qui suivront.

    Grazie, Simone Frignani.

  • Lorsque l’on vit au Québec, et plus encore quand on y est né, il est difficile — voire impossible — d’échapper aux débats sur l’identité. Identité : un mot qui dit tant de choses à la fois, renvoyant aussi bien aux multiples facettes de soi-même qu’à celles d’une communauté. Un mot qui prétend la constance, alors même que la vie — la nôtre comme celle de nos semblables — la transforme au gré des expériences. Il y a donc quelque chose d’un peu incongru à vouloir la figer dans le temps et dans l’espace.

    D’ailleurs, la découverte de cet idem — sans lequel il est impossible de définir sa propre identité — ressemble parfois davantage à un voyage qu’à un enracinement. Pour autant, l’un n’exclut pas l’autre. Le dosage est propre à chacun, selon les choix et les circonstances de sa vie. Il en résulte que certains communient plus difficilement que d’autres à une définition trop étroite de ce qui serait leur « identité nationale », sans que cela en fasse des « déracinés » dépourvus de tout attachement à une communauté.  

    Il m’arrive d’envier ceux qui s’identifient profondément au territoire qui les a vus naître et grandir, sur lequel ils ont à leur tour élevé leurs enfants et où ils continuent de fréquenter leurs amis de toujours. Ils s’identifient aux vallées et aux montagnes qui les entourent, et s’énorgueillissent du dialecte ou de l’accent particulier qui donne un rythme unique à leurs conversations.  Je viens cependant d’une famille qui a souvent déménagé d’une région à l’autre, de sorte que mon rapport à un lieu et une communauté d’origine a naturellement pris une autre forme.  

    Il allait de soi que le français constituerait pour moi un vecteur naturel d’identification. Ça l’est toujours. Cependant, les langues servent d’abord à communiquer avant de marquer un espace identitaire, et rien n’interdit à qui en a envie d’en apprendre plus d’une. La question de l’apprentissage de l’anglais ne se posait pas réellement, puisqu’il s’agissait d’une matière obligatoire à l’école. Plus tard, le choix de poursuivre des études avancées en économie à l’Université Queen’s, à Kingston, me permettrait de vivre une immersion complète dans cette langue, tout en élargissant ma vision du Canada à l’Ontario. À peu près à la même époque, allez savoir pourquoi, je décidai d’apprendre l’italien. Cela allait m’ouvrir un chemin nouveau, que je ne soupçonnais pas encore.

    Lorsque je suis arrivé à Genève, jeune adulte entamant un nouveau cycle de cinq ans, mon parcours comprenait déjà plusieurs déménagements ainsi qu’un penchant pour la communication interculturelle, nourri par l’apprentissage des langues. Je m’attendais d’ailleurs à profiter de mon séjour en Suisse, et plus largement au cœur de l’Europe, pour y ajouter l’allemand. Mais, ainsi que le dit le vieil adage — qui prend femme prend pays — c’est plutôt l’espagnol qui m’y attendait, au détour du chemin.

    Je n’ai pas tant appris l’espagnol avec ma première épouse, qui était italo-argentine, qu’à cause d’elle, en raison des liens qui allaient m’unir par la suite à ce pays — l’Argentine — au-delà même de la durée de notre relation. C’est même des années plus tard, de retour au Québec et après notre séparation, que les codes culturels du plus « italien » des pays d’Amérique latine ont laissé sur moi leur empreinte la plus forte, à la faveur d’un nouvel amour et de séjours plus fréquents, parfois même prolongés.

    Les choix, comme les circonstances de ma vie, se sont révélés autant de portes ouvertes sur un horizon que n’auraient prévu ni ma date ni mon lieu de naissance. On n’y perçoit souvent une direction claire qu’au terme d’un long parcours, dont les premiers pas n’imaginaient pas encore ceux qui allaient suivre. C’est d’ailleurs là le destin de tous ces immigrants qui ont un jour fait le choix de vivre ailleurs.

    Des années après m’être moi-même transporté d’un lieu, d’une culture et d’une langue à l’autre, j’ai refait ma vie avec une femme d’origine colombienne qui a un jour pris le risque de planter ses racines ailleurs.  Elle avait choisi de le faire au Canada et tout particulièrement au Québec en raison de son attrait pour le français.  Dans cette famille recomposée, nos enfants respectifs ont ainsi pu bâtir une partie de leur propre identité en français et en espagnol, tout en apprenant l’anglais chacun à son rythme et chacun à sa manière.  

    Maintenant qu’ils ont quitté le nid familial, il nous est tout naturel, ma femme et moi, de communiquer entre nous en espagnol, puisque c’est la langue dans laquelle nous nous sommes connus.  Mais comme en font foi mes écrits, cela n’a rien enlevé à la dimension francophone de mon identité.  On comprendra pourquoi j’en aurais long à dire sur l’utilisation que certains font du critère de la langue parlée à la maison comme indicateur du déclin du français au Québec. 

    Cela dit, je comprends pourquoi de nombreuses personnes voient dans un « récit national » commun l’expression d’une part essentielle de leur propre identité.  Mais voilà, que ce récit soit québécois ou canadien, il ne pourra jamais embrasser la réalité riche et complexe d’une société aux identités plurielles.  L’identité est à la fois enracinement et voyage. Un voyage aux nombreux chemins de traverse, ouvert à la découverte de l’inattendu.

  • horses running through grass field
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    À l’époque où j’étais au doctorat, je me souviens d’avoir eu une conversation avec un collègue au sujet du Chili. Le général Augusto Pinochet avait, il me semble, déjà quitté le pouvoir, mais, de toute manière, notre échange portait sur une période bien précise, celle de 1975 à 1982, au cours de laquelle le dictateur avait confié les rênes de l’économie chilienne à une équipe de technocrates connus sous le nom de « Chicago Boys ». Ce groupe tirait son nom du fait que la plupart de ses membres avaient étudié à l’Université de Chicago, notamment sous la direction de Milton Friedman ou d’Arnold Harberger.

    Mon collègue n’approuvait ni n’excusait les atteintes graves aux droits humains perpétrées par la dictature, mais il jugeait positif le bilan économique du régime, qu’il attribuait aux réformes mises en place par les Chicago Boys. En filigrane, je percevais, peut-être à tort, que la primauté qu’il accordait aux questions économiques lui permettait de pardonner bien des choses à la dictature. Pour ma part, j’avais beaucoup plus de mal à dissocier l’action de ces technocrates — qu’elle ait ou non produit les bénéfices que mon collègue leur attribuait — de son contexte antidémocratique.

    Si je me rappelle cette conversation aujourd’hui, c’est parce qu’au-delà de son lien avec l’histoire d’un pays que j’ai fréquenté, le Chili, elle me renvoie à une préoccupation plus large : celle des libertés et de la démocratie dans le contexte du capitalisme contemporain. Et justement, la période à laquelle se réfère cet échange n’est pas anodine. Elle correspond à l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, deux dirigeants dont l’influence a largement dépassé les frontières de leurs sociétés respectives et qui en sont venus à incarner ce que l’on a appelé par la suite le néolibéralisme. Deux leaders qui n’avaient peut-être pas étudié à l’Université de Chicago, mais qui trouvaient en Milton Friedman l’un de leurs principaux mentors intellectuels.  Or, la thèse centrale de Friedman, celle qui a ultimement exercé la plus grande influence sur l’organisation de la société, aux États-Unis comme ailleurs, est la préséance donnée à la liberté économique sur les autres formes de liberté.  Pour Friedman, les secondes ne pouvaient exister sans la première.

    La thèse a exercé un pouvoir de séduction considérable à l’époque.  Elle se présentait comme l’exact contre-modèle de ce que l’on considérait alors comme son antithèse: les régimes du bloc soviétique et de la Chine maoïste, où l’échec économique patent du communisme allait de pair avec une répression systématique des libertés politiques et civiles. Cette thèse conserve encore aujourd’hui un certain pouvoir d’attraction, même si la Chine a depuis démontré qu’il était possible de conjuguer une large liberté économique avec un régime de parti unique et un contrôle politique et social étendu. Elle a sans doute encore moins bien vieilli aux États-Unis, où l’on assiste à la montée de l’autoritarisme dans une société où le droit de s’enrichir — et d’user librement de sa richesse à des fins politiques — connaît de moins en moins d’entraves.

    Pour moi, il est grand temps de revenir à une conception beaucoup plus équilibrée des choses et à une conception beaucoup plus intégrale de la liberté humaine au sein de nos sociétés. Ce n’est pas nier l’importance de la liberté économique que de la remettre à sa juste place dans une société démocratique où les autres formes de liberté, dont notamment celles de conscience, de parole et d’association restent fondamentales.  Ce n’est pas nier son importance que de reconnaître que l’ensemble des libertés ne peuvent véritablement s’exercer sans que l’on ait pris les moyens de corriger les inégalités les plus flagrantes.  

    Je suis peut-être un peu nostalgique, mais il me semble que nous avons su un temps préserver un certain équilibre.  Depuis, nous nous en sommes éloignés à des degrés divers.  Les États-Unis sont de ce point de vue aujourd’hui dans une classe à part.  On voit bien leur réussite économique et ce qu’elle leur a permis d’accomplir.  Il serait difficile de nier que cette réussite doit beaucoup à l’importance que la société américaine accorde à la liberté économique.  Mais qu’en est-il de la santé démocratique du pays, de son équilibre social et de l’étendue réelle des libertés qu’il confère à l’ensemble de ses citoyens?  

    Dans une conversation récente avec Taieb Hafsi, professeur émérite de management à HEC Montréal, nous faisions justement le tour de ces questions, sous l’angle de la relation entre capitalisme, démocratie et équilibre des libertés.  Je ne pouvais de mon côté m’empêcher de comparer l’époque américaine actuelle à celle du New Deal, c’est-à-dire la période initiée sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt et progressivement remise en cause jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan.  Sans nier les problèmes réels qui se manifestaient vers la fin, n’y avait-il pas à cette époque un meilleur équilibre et conséquemment, la santé démocratique du pays n’en était-elle pas meilleure?  Le New Deal ne méritait-il pas d’être réformé plutôt que jeté aux oubliettes?         

    En me rappelant cette lointaine conversation avec un collègue à propos du Chili, je réalise que mon malaise ne s’expliquait pas uniquement par le contexte antidémocratique dans lequel s’inscrivait l’action des Chicago Boys.  Il s’inscrivait aussi dans mon refus de hiérarchiser les libertés, une hiérarchisation qui me semblait incompatible avec l’idéal démocratique.  

    Visiblement, Friedman n’était pas mon mentor intellectuel.