Il y a des moments dans la vie où on s’interroge sur les raisons profondes de nos choix et où certains de nos souvenirs refont surface.  Quelque part entre 1980 et 1981, je décidais d’entreprendre des études universitaires en économie et de le faire à l’Université de Sherbrooke.  

Pourquoi l’économie? À l’école secondaire, ce sont pourtant des matières comme l’histoire ou la géographie qui me captivaient le plus mais, comme en témoignent les commentaires gentiment moqueurs laissés par les collègues de l’époque dans ma copie de l’album des finissants, il ne fait aucun doute que je m’étais aussi déjà découvert un attrait marqué pour les questions politiques.  

Peut-on seulement appréhender l’organisation politique d’une société sans en comprendre l’économie?  Je me posais sûrement ce genre de questions.  Or, si l’histoire ou la géographie me semblaient accessibles en autodidacte, il en allait tout autrement de l’économie.  Pour mieux en percer les mystères, j’aurais besoin de faire appel à des interprètes plus formels.  Pour me décider, il ne manquait plus qu’un professeur du CEGEP de Saint-Hyacinthe, un certain M. Lévesque, me convainque que cette matière complexe pouvait également être transmise de manière divertissante.             

Le choix de l’Université de Sherbrooke répondait à un autre type de motivations, celles-là relevant davantage de mon profond désir de liberté et d’indépendance.  Sherbrooke offrait un « programme coopératif », c’est-à-dire un programme où on alternait les périodes d’études et les périodes de stage pratique. Chose très importante pour moi à l’époque, ces stages étaient rémunérés.  Distante de la maison, Sherbrooke me permettait donc de justifier ma décision de quitter le nid familial, tout en me donnant les moyens, certes modestes, d’en assumer la responsabilité financière.

Pour quiconque considérait que l’économie était indissociable de la politique ou de l’histoire, Sherbrooke avait par ailleurs beaucoup à offrir.  Le curriculum obligatoire y faisait alors une large place à l’histoire de la pensée, de sorte que j’allais y apprendre que la discipline dans laquelle s’inscrivait désormais mon parcours intellectuel trouvait une partie importante de ses sources dans la philosophie morale d’Aristote.  Je me plongerais aussi dans la lecture des auteurs classiques qui, depuis Adam Smith et ses travaux sur la richesse des nations, voyait dans ce qui s’appelait désormais économie politique une « science morale », une science ne pouvant être neutre du point de vue des normes sociales et des motivations de l’être humain. 

Lorsque j’ai effectué mon premier stage pratique à la Banque du Canada, il y avait déjà longtemps que l’économie en tant que discipline revendiquait son affranchissement de toute connotation politique ou morale.  Les économistes les plus âgés avaient peut-être encore lu certains classiques, mais ce qui les occupaient désormais était la construction de modèles mathématiques et l’analyse statistique. On ne parlait donc plus d’économie politique, trop chargée sur le plan normatif, mais de sciences économiques et d’économétrie, considérées plus neutres sur le plan moral et donc apolitiques en principe.  

Personnellement, je n’ai jamais tout à fait cru au caractère prétendument apolitique des sciences économiques.  Ce n’est certainement pas par ce que je rejetais la nécessité de faire preuve de rigueur scientifique.  Je n’aurais pu poursuivre mes études aussi longtemps dans ce domaine sans en adopter les normes et les codes.  Néanmoins, au-delà des progrès réels de la discipline en matière de mesure et d’analyses des phénomènes économiques, au-delà de la sophistication croissante de ses méthodes, il m’a toujours été impossible d’en tirer pour conclusion que les sciences économiques menaient au type de progrès cumulatif des connaissances que l’on attribue plus volontier aux sciences physiques.  

Malgré le formalisme mathématique et la convergence des méthodes, nous n’avons encore accouché d’aucune théorie unifiée et acceptée du fonctionnement global de l’économie, des causes de l’inflation ou des crises financières.  Au fil des décennies, nous continuons de débattre de ces questions, les mouvements du balancier idéologique remplaçant le courant dominant d’un temps par un autre.    Le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel n’a-t-il pas successivement récompensé des économistes dont les vues étaient aux antipodes, Milton Friedman un jour et Joseph Stiglitz l’autre jour?  

Simplement, il nous faut reconnaître que les sciences économiques ne pourront jamais faire totalement abstraction des lois et des institutions changeantes qui gouvernent les sociétés humaines.  Elles ne pourront ignorer ni les valeurs et les forces de pouvoir qui les mettent en place, ni les idéologies qui nous les rendent légitimes jusqu’au prochain rendez-vous de l’histoire.  En d’autres termes, même en faisant preuve de rigueur scientifique dans ses méthodes, l’économie appartiendra toujours à un contexte historique particulier et restera politique.  John Maynard Keynes n’en pensait pas autrement, même après avoir publié en 1936 sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, véritable acte fondateur de la macroéconomie moderne.

De mon point de vue d’économiste, je ne vois donc pas pourquoi on devrait être déçu du caractère foncièrement politique de l’économie, de sa dépendance à un contexte historique particulier et de son impossible neutralité morale.  Reconnaître cette réalité nous assure après tout d’être en bonne compagnie.  Chacun en son temps et à sa manière, Aristote, Adam Smith et John Maynard Keynes ont voulu découvrir les principes d’une économie au service du mieux, d’un mieux collectif dépassant la seule accumulation individuelle de la richesse et du pouvoir.  

S’ils étaient avec nous aujourd’hui, je suis pas mal certain qu’ils se préoccuperaient sérieusement de la concentration du pouvoir et des richesses entre les mains d’un petit nombre.   Je ne crois pas qu’ils occulteraient les contraintes planétaires et environnementales dans leur recherche des meilleurs moyens d’assurer une plus grande richesse collective.  Je ne doute pas non plus que Keynes qui a connu les pires affres du vingtième siècle n’en reconnaîtrait pas des relents inquiétants dans le monde d’aujourd’hui, et que cela teinterait tout le reste de son analyse.  Tous les trois fonderaient leur analyse du monde de l’économie sur des principes moraux solides, des principes en accord avec les défis de notre temps.  

Leur science économique reconnaîtrait ouvertement ses dimensions politique et morale, comme celle que nous ne devrions avoir aucune honte à pratiquer aujourd’hui.         


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One response to “Plaidoyer personnel en faveur de l’économie politique ”

  1. Avatar de Pierre-Marie Coiteux

    Je partage ton analyse. Comment penser une croissance infinie dans un monde qui est par essence fini!

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