L’histoire que je vais vous raconter s’est déroulée au temps où Internet n’existait pas encore et où la connectivité de nos téléphones portables ne nous suivait pas partout où la volonté ou le simple hasard de nos pas nous avaient conduits.  Cette histoire est réelle.  Cette histoire est mienne.

Je vous parle donc de ce temps où les lettres étaient écrites à la main et glissées dans une enveloppe que l’on devait affranchir en vue de leur voyage vers une destination parfois lointaine.  Les miennes prenaient souvent la direction de la France, et chaque envoi faisait naître l’attente patiente, mais fébrile, de la réponse. Compagne précieuse de mon adolescence, cette correspondance longtemps entretenue avec mon amie champenoise a contribué à forger mon identité.    

À la même époque, la France entrait à la maison par une autre porte : celle des aventures d’Astérix, dont nous faisions un véritable culte en famille. Pour l’esprit voyageur qui était le mien, le Tour de Gaule esquissait déjà le contour d’un itinéraire. Ce n’était ni de la bande dessinée, ni de l’histoire ancienne : c’était de la géographie, des cartes contemporaines : un projet. Un projet qui allait devenir Le projet, méritant d’y consacrer toutes les économies possibles, jusqu’à ce que le grand jour arrive, à dix-neuf ans.

La France a donc été le premier de mes grands parcours, une expérience fondatrice qui, à un moment précis de ma vie, a tracé la frontière entre un avant et un après. Avec pour seul bagage un sac à dos et bien peu d’argent en poche pour les presque deux mois et demi qui m’attendaient, j’ai traversé, au gré de ma chance d’auto-stoppeur, des régions entières. Était-ce parce que j’étais jeune, était-ce parce que j’étais ce Québécois que les Français aimaient découvrir ? Partout, je rencontrais des gens d’une générosité spontanée et extraordinaire. Une générosité faite de détours partagés, d’un verre offert, d’un repas, et parfois même d’un toit.

Un jour, près de Perpignan, j’ai pourtant cru que la chance allait m’abandonner, tandis que les voitures passaient les unes après les autres sans s’arrêter, indifférentes au nuage de poussière dans lequel elles me contraignaient à marcher. Jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’arrête, et que deux hommes, dont les questions et la conversation me faisaient craindre pour mes maigres possessions, deviennent mes providentiels mais inquiétants compagnons de route. Ils étaient, disaient-ils en riant de l’effet que leur confession allait produire, des arnaqueurs : de fiers Gitans occupés à maquiller des montres de pacotille, acquises Dieu sait comment, pour les revendre à prix fort comme de fausses montres de marque. Ce n’était cependant pas la chance qui allait m’abandonner cette journée-là, mais plutôt mes préjugés, parce que l’histoire ne faisait que commencer et que j’étais sur le point de recevoir une véritable leçon de vie.

Alors que j’imaginais un scénario où mes « arnaqueurs » ne s’arrêteraient pas à l’endroit où nos chemins devaient se séparer, c’est de nouveau la générosité qui s’est exprimée. En me laissant au carrefour exact où je devais bifurquer, le plus âgé de mes deux compagnons de route m’indiqua un café en bord de route où je pourrais manger, puis me tendit une pièce de dix francs. Dix francs, c’était pour moi beaucoup dans cette France de l’été 1981. Cela me permettait de dévorer un bon « jambon-beurre », accompagné d’une bière pression ou d’un désaltérant « panaché ».  

C’est donc reconnaissant et rassasié que je repris plus tard la route, dans l’espoir qu’une nouvelle voiture s’arrête. Je ne me souviens plus du nombre de kilomètres que j’ai dû parcourir sans succès en pleine campagne, mais à un tournant m’apparurent deux jeunes dans la vingtaine, occupés à déterrer des légumes dans un champ au fond duquel se profilait un bâtiment abandonné.

À la rencontre des deux « arnaqueurs » succédait maintenant celle des deux « squatteurs ». Des squatteurs qui me firent sentir presque l’obligation de les aider à récolter les légumes qu’ils cuisaient ensuite sur un réchaud, dans le bâtiment qu’ils occupaient.

Après avoir partagé avec moi un plat composé de carottes, de betteraves et de pommes de terre, ils me demandèrent de les aider à leur tour. Ils avaient besoin d’acheter une petite bonbonne de gaz pour leur réchaud.

— Combien ça vaut ? demandai-je.
— Dix francs !

C’est ainsi que les dix francs reçus des Gitans devinrent les dix francs que j’offris aux squatteurs. Les dix francs qui m’avaient permis de manger seraient ceux qui leur permettraient maintenant de le faire.

Lorsque je repense à cette histoire que je continue de méditer quarante-cinq ans plus tard, je ne peux m’empêcher d’y voir le message d’une force supérieure, venue de l’au-delà.  Mais en cet été 1981, les Français avaient en tête une tout autre force : celle, « tranquille », du nouveau président qu’ils avaient choisi et à qui ils venaient de confier une solide majorité aux élections législatives.  Dans les milieux qui accueillaient le jeune auto-stoppeur que j’étais, l’ambiance était résolument à la fête.  Une ambiance qui résonnait en moi au rythme d’Alain Bashung et de son Vertige de l’amour, l’un des grands succès de cet été magique.

Bien sûr, cette histoire qui est la mienne s’est déroulée dans une France qui, avec le temps, n’est plus la même. Le monde que je raconte a depuis profondément changé. Mais c’est justement le destin de chaque époque de laisser son empreinte sur celles et ceux qui l’ont vécue. 

Pour moi, l’empreinte de cette France, celle de mon adolescence, celle de mes dix-neuf ans, est inoubliable. Elle est indissociable de l’adulte que j’étais en train de devenir. Quarante-cinq ans plus tard, elle continue de nourrir mon désir de liberté, mon rêve d’égalité et mon besoin de fraternité.


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