
Tout juste avant de commencer mes études en sciences économiques, au début des années 1980, je voyais dans cette discipline une forme de médecine sociale : une science capable d’identifier les causes de maux collectifs de nature économique, comme le chômage, puis d’en trouver les remèdes afin de les prescrire aux autorités publiques. En somme, les économistes pouvaient être chercheurs ou praticiens, mais, dans un cas comme dans l’autre, je les imaginais adhérer à une certaine éthique du progrès social — et, pourquoi pas, à une forme de serment d’Hippocrate.
C’était naïf, bien sûr. D’abord, cette vision reposait sur l’assimilation de la profession à une seule de ses branches : la macroéconomie, née de la volonté d’expliquer et de trouver l’antidote aux affres de la Grande Dépression des années 1930, et dont John Maynard Keynes était sans contredit le plus grand inspirateur. L’intérêt des économistes embrassait en réalité un univers bien plus vaste, appliquant ses outils d’analyse à une foule de problématiques, tantôt individuelles, tantôt sociales. Ensuite, cette vision allait se heurter à l’existence des idéologies et des chapelles, me rappelant sans cesse que le caractère scientifique de la discipline relevait davantage d’une aspiration que d’une réalisation indiscutable.
Optimistes, mes professeurs voyaient dans le développement de méthodes statistiques et économétriques de plus en plus sophistiquées la voie par laquelle le bon grain serait un jour séparé de l’ivraie, permettant à la profession de se rallier à une compréhension commune du monde économique. Mais, dans cette branche de la discipline qui continuait de stimuler ma curiosité — la macroéconomie —, ce n’était pas vraiment ce qui se passait. Une lame de fond conduisait bel et bien à une convergence, mais celle-ci relevait davantage des méthodes que de la substance. Dans cette évolution vers une pureté méthodologique consensuelle, les acteurs de l’économie se voyaient de plus en plus réduits à leur plus simple expression, tandis que les variables qui intéressaient le plus les « constructeurs » de modèles devenaient souvent inobservables — et donc non directement mesurables. Contre toute attente, ces modèles, qui ne contenaient parfois même pas de véritable marché financier, devenaient l’interface entre les économistes des banques centrales et l’économie dont ils étaient censés être les interprètes.
Alors même que cette interprétation professionnelle devenait de moins en moins incarnée, les véritables acteurs de l’économie — ceux dont les décisions se prennent au sein d’institutions concrètes et s’inscrivent dans des rapports de pouvoir — continuaient de déterminer la trajectoire de l’économie réelle. Et si celle-ci produisait de la croissance, elle engendrait aussi une crise financière d’envergure mondiale en 2008-2009, ainsi que des inégalités de plus en plus indécentes au sein même des sociétés où faisaient carrière les économistes les plus prestigieux — c’est-à-dire, pour l’essentiel, aux États-Unis.
On me dira que certains de ces économistes, loin de se réfugier dans leur tour d’ivoire, ont au contraire contribué à façonner les changements réglementaires, politiques ou fiscaux à l’origine d’au moins une partie de ces dérives. D’autres, à l’inverse, les ont dénoncées. Je crois, pour ma part, que le tort principal de la profession a été soit de se désengager du débat public, soit de se laisser emporter par l’enthousiasme d’un moment historique où une conception plus libérale de l’organisation de l’économie semblait triompher — jusque même en Chine.
J’ai moi-même mis du temps à reconnaître que certains de nos réflexes et de nos préjugés d’économistes brouillaient notre lecture des transformations sociales engendrées par l’expansion internationale d’un capitalisme soumis à toujours moins d’entraves. Nous aurions pourtant dû mieux savoir. Le capitalisme ne porte pas en lui ses propres mécanismes de régulation, et les réformes, même les mieux intentionnées, engendrent leur lot de perdants — y compris lorsque la richesse globale s’en trouve accrue. Il revient aux décideurs publics d’en tenir compte et d’agir en conséquence. Le capitalisme ne le fera pas à leur place. Or, aux États-Unis en particulier, tout porte à croire que le capitalisme a davantage « régulé » les pouvoirs publics que l’inverse.
Nous assistons aujourd’hui à une érosion spectaculaire et inquiétante des normes démocratiques que l’on croyait au cœur de la gouvernance de la république américaine. On ne peut évidemment dissocier cette érosion de la personnalité même du président actuel des États-Unis. Il pourrait être tentant de croire qu’au terme d’un prochain cycle électoral et de la mise en place d’une nouvelle administration, tout reviendra à une certaine forme de normalité. Il existe toutefois une autre lecture des choses.
Donald Trump est unique et impose indubitablement sa propre empreinte aux États-Unis comme au reste du monde. Mais il est aussi le symptôme d’une aliénation croissante ressentie par de nombreux Américains — une aliénation qu’il a su capter et canaliser à son profit. Celle-ci n’est évidemment pas que d’ordre économique; elle possède aussi une dimension culturelle. Il est néanmoins difficile de ne pas y voir l’héritage de la crise financière de 2008-2009, ainsi que celui de la disparition, souvent non compensée, d’opportunités économiques dans certains États clés.
Cet héritage a d’abord contribué, au sein du Parti républicain, à l’émergence du Tea Party, puis du mouvement MAGA. Un héritage auquel l’autre grand parti américain, le Parti démocrate, cherche encore une réponse pleinement convaincante.
Si j’insiste sur le cas des États-Unis, c’est non seulement parce que la dégradation qui y est observée ne peut plus être occultée, mais aussi parce qu’elle interpelle toutes les démocraties, qui ne savent plus très bien si leur allié historique et elles-mêmes appartiennent toujours à la même famille. C’est aussi parce qu’il nous faut nous préoccuper de la qualité de la démocratie dans notre propre cour.
Même si je suis inquiet, je garde confiance dans la capacité de la société civile organisée à maintenir haut le flambeau des valeurs démocratiques. Je trouve d’ailleurs une grande part de mon inspiration aux États-Unis, où des leaders d’opinion, des intellectuels et de simples citoyens engagés prennent la parole et se mobilisent. Il manque cependant encore la voix des milieux d’affaires…
Pour les économistes dont je suis, cela devrait signifier un engagement public accru et, oui, l’adhésion à une certaine éthique du progrès social — telle que j’imaginais le rôle de la profession lorsque j’ai choisi, il y a quelques décennies, d’en faire la mienne.
L’économie au service de la démocratie : voilà le programme.
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