
À l’époque où j’étais au doctorat, je me souviens d’avoir eu une conversation avec un collègue au sujet du Chili. Le général Augusto Pinochet avait, il me semble, déjà quitté le pouvoir, mais, de toute manière, notre échange portait sur une période bien précise, celle de 1975 à 1982, au cours de laquelle le dictateur avait confié les rênes de l’économie chilienne à une équipe de technocrates connus sous le nom de « Chicago Boys ». Ce groupe tirait son nom du fait que la plupart de ses membres avaient étudié à l’Université de Chicago, notamment sous la direction de Milton Friedman ou d’Arnold Harberger.
Mon collègue n’approuvait ni n’excusait les atteintes graves aux droits humains perpétrées par la dictature, mais il jugeait positif le bilan économique du régime, qu’il attribuait aux réformes mises en place par les Chicago Boys. En filigrane, je percevais, peut-être à tort, que la primauté qu’il accordait aux questions économiques lui permettait de pardonner bien des choses à la dictature. Pour ma part, j’avais beaucoup plus de mal à dissocier l’action de ces technocrates — qu’elle ait ou non produit les bénéfices que mon collègue leur attribuait — de son contexte antidémocratique.
Si je me rappelle cette conversation aujourd’hui, c’est parce qu’au-delà de son lien avec l’histoire d’un pays que j’ai fréquenté, le Chili, elle me renvoie à une préoccupation plus large : celle des libertés et de la démocratie dans le contexte du capitalisme contemporain. Et justement, la période à laquelle se réfère cet échange n’est pas anodine. Elle correspond à l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, deux dirigeants dont l’influence a largement dépassé les frontières de leurs sociétés respectives et qui en sont venus à incarner ce que l’on a appelé par la suite le néolibéralisme. Deux leaders qui n’avaient peut-être pas étudié à l’Université de Chicago, mais qui trouvaient en Milton Friedman l’un de leurs principaux mentors intellectuels. Or, la thèse centrale de Friedman, celle qui a ultimement exercé la plus grande influence sur l’organisation de la société, aux États-Unis comme ailleurs, est la préséance donnée à la liberté économique sur les autres formes de liberté. Pour Friedman, les secondes ne pouvaient exister sans la première.
La thèse a exercé un pouvoir de séduction considérable à l’époque. Elle se présentait comme l’exact contre-modèle de ce que l’on considérait alors comme son antithèse: les régimes du bloc soviétique et de la Chine maoïste, où l’échec économique patent du communisme allait de pair avec une répression systématique des libertés politiques et civiles. Cette thèse conserve encore aujourd’hui un certain pouvoir d’attraction, même si la Chine a depuis démontré qu’il était possible de conjuguer une large liberté économique avec un régime de parti unique et un contrôle politique et social étendu. Elle a sans doute encore moins bien vieilli aux États-Unis, où l’on assiste à la montée de l’autoritarisme dans une société où le droit de s’enrichir — et d’user librement de sa richesse à des fins politiques — connaît de moins en moins d’entraves.
Pour moi, il est grand temps de revenir à une conception beaucoup plus équilibrée des choses et à une conception beaucoup plus intégrale de la liberté humaine au sein de nos sociétés. Ce n’est pas nier l’importance de la liberté économique que de la remettre à sa juste place dans une société démocratique où les autres formes de liberté, dont notamment celles de conscience, de parole et d’association restent fondamentales. Ce n’est pas nier son importance que de reconnaître que l’ensemble des libertés ne peuvent véritablement s’exercer sans que l’on ait pris les moyens de corriger les inégalités les plus flagrantes.
Je suis peut-être un peu nostalgique, mais il me semble que nous avons su un temps préserver un certain équilibre. Depuis, nous nous en sommes éloignés à des degrés divers. Les États-Unis sont de ce point de vue aujourd’hui dans une classe à part. On voit bien leur réussite économique et ce qu’elle leur a permis d’accomplir. Il serait difficile de nier que cette réussite doit beaucoup à l’importance que la société américaine accorde à la liberté économique. Mais qu’en est-il de la santé démocratique du pays, de son équilibre social et de l’étendue réelle des libertés qu’il confère à l’ensemble de ses citoyens?
Dans une conversation récente avec Taieb Hafsi, professeur émérite de management à HEC Montréal, nous faisions justement le tour de ces questions, sous l’angle de la relation entre capitalisme, démocratie et équilibre des libertés. Je ne pouvais de mon côté m’empêcher de comparer l’époque américaine actuelle à celle du New Deal, c’est-à-dire la période initiée sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt et progressivement remise en cause jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan. Sans nier les problèmes réels qui se manifestaient vers la fin, n’y avait-il pas à cette époque un meilleur équilibre et conséquemment, la santé démocratique du pays n’en était-elle pas meilleure? Le New Deal ne méritait-il pas d’être réformé plutôt que jeté aux oubliettes?
En me rappelant cette lointaine conversation avec un collègue à propos du Chili, je réalise que mon malaise ne s’expliquait pas uniquement par le contexte antidémocratique dans lequel s’inscrivait l’action des Chicago Boys. Il s’inscrivait aussi dans mon refus de hiérarchiser les libertés, une hiérarchisation qui me semblait incompatible avec l’idéal démocratique.
Visiblement, Friedman n’était pas mon mentor intellectuel.
Laisser un commentaire