modern building with roof terrace
Photo by Safak Batura on Pexels.com

Ça fait maintenant longtemps que l’étoile polaire de nos banques centrales est un chiffre en apparence anodin : 2 %.

Appliqué à une moyenne pondérée des prix de ce que consomme une moyenne des ménages, ce repère a tout pour plaire à des institutions farouchement attachées à leur caractère technique et apolitique. L’objectif est clair, mesurable, neutre en apparence et — comme l’atteste l’histoire des dernières décennies — le plus souvent atteignable, pour peu que l’on accorde aux banques centrales l’indépendance d’action nécessaire.

Je ne suis pas contre cette indépendance, bien au contraire. L’histoire a montré à maintes reprises pourquoi elle est indispensable. Les banques centrales ne peuvent cependant se faire d’illusions sur la neutralité de la politique qu’elles conduisent. Dans ce cas précis, en poursuivant sans amendement l’objectif d’un taux d’inflation de 2 % calculé pour la moyenne des ménages, elles ont offert à une génération ce qu’elles ont retiré à la suivante.

Pour comprendre comment cela a été possible, il faut d’abord rappeler que l’influence des banques centrales sur l’inflation est essentiellement indirecte. Elle passe par leur capacité à agir sur le coût du crédit et sur la valeur des actifs. Lorsque, par leurs actions, elles abaissent durablement le coût du crédit, elles donnent aux ménages et aux entreprises les moyens de payer plus cher les actifs qu’ils souhaitent acquérir. Pour les ménages, l’un de ces actifs compte plus que tout autre : la maison qu’ils habitent. La baisse marquée et prolongée des taux d’intérêt qui a accompagné l’adoption des différentes variantes de la politique du 2 % d’inflation ne pouvait donc qu’entraîner une hausse significative des prix de l’immobilier.

Cette politique, il vaut la peine de le rappeler, a été adoptée et mise en œuvre dans un contexte bien particulier de l’histoire contemporaine : l’entrée de pays jusque-là en marge des grandes chaînes d’approvisionnement mondiales et la délocalisation d’une part importante de la production manufacturière vers nombre d’entre eux, au premier rang desquels figure la Chine.

Devant la pression durable à la baisse sur les coûts et les prix qu’impliquait cette lame de fond, les banques centrales se sont montrées disposées à « tolérer » davantage d’inflation dans les secteurs les moins exposés à cette concurrence internationale, afin de ramener l’augmentation moyenne des prix vers la cible de 2 %. La scène était ainsi mise pour une baisse séculaire des taux d’intérêt — et, en contrepartie, pour une hausse fulgurante des prix immobiliers.

Dans le contexte particulier dans lequel elle a longtemps été mise en œuvre, cette fixation sur une moyenne des prix a donc contribué à créer un obstacle sérieux — devenu dans certains cas presque insurmontable — à l’accès à la propriété pour la jeune génération.

Mais la tyrannie des moyennes ne s’arrête pas là. La construction même de l’indice servant au calcul de l’inflation est en grande partie insensible aux difficultés vécues par les plus jeunes en matière d’accès à la propriété et de coût du logement. L’échantillon retenu à cette fin couvre en effet un large spectre de propriétaires et de locataires, dont seule une fraction est directement confrontée aux conditions actuelles du marché. Le coût du logement qui en résulte est ainsi moins le reflet de l’état présent du marché que celui d’une moyenne historique mobile.

Évidemment, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est plus celui qui a longtemps exercé une pression à la baisse sur le prix des biens manufacturiers. Les banques centrales ont en outre appris à la dure, avec la COVID, qu’elles avaient peut-être trop rapidement enterré le spectre de l’inflation — même lorsqu’elle est mesurée, dans le cas du logement, à l’aide d’une forme de moyenne mobile. Les conditions de crédit se sont d’abord resserrées, puis stabilisées à un niveau plus tolérable, mais néanmoins supérieur à ce qui avait constitué la norme pour une génération de plus chanceux. Le transfert de richesse a eu lieu. Il sera bien difficile de le défaire.

Apprendrons-nous un jour la leçon des moyennes ?

Posted in

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Martin Coiteux

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture